Mais l’histoire est plus complexe qu’elle n’y paraît. Les indices génétiques, alimentaires et archéologiques sont compatibles avec une intervention humaine, sans la démontrer définitivement. Et contrairement à une interprétation parfois avancée, ces loups ne précèdent pas la domestication du chien : les chiens existaient déjà depuis plusieurs milliers d’années lorsqu’ils vivaient sur cette île.
Des loups sur une île qu’ils auraient difficilement gagnée seuls
Les ossements proviennent de la grotte de Stora Förvar, sur Stora Karlsö, une petite île calcaire d’environ 2,5 km² située à quelques kilomètres de Gotland et à environ 80 kilomètres du continent suédois.
Le site a été fréquenté pendant des millénaires par des communautés humaines qui y pratiquaient notamment la pêche, la chasse aux phoques et la capture d’oiseaux marins.
Les deux loups étudiés n’ont d’ailleurs pas vécu à la même époque. Le premier est daté d’environ 2860 à 2640 avant notre ère, au Néolithique moyen. Le second remonte approximativement à 1360-1140 avant notre ère, à l’âge du Bronze.
Comment des loups ont-ils pu se retrouver là ?
Dans leur étude publiée fin 2025 dans les Proceedings of the National Academy of Sciences (PNAS), Linus Girdland-Flink et ses collègues privilégient l’hypothèse d’un transport par des humains. L’île n’abrite pas de population indigène de grands mammifères terrestres et n’a jamais été reliée au continent.
Cela ne permet toutefois pas d’affirmer que les animaux ont nécessairement traversé la mer dans une embarcation. Une arrivée naturelle, notamment sur de la glace de mer, a depuis été proposée par d’autres chercheurs. Les auteurs reconnaissent eux-mêmes que cette possibilité ne peut pas être totalement exclue.
Imaginer un loup installé au fond d’une embarcation préhistorique est séduisant, mais l’archéologie impose ici un peu plus de prudence.
Plusieurs indices suggèrent une vie au contact des humains
L’analyse génétique apporte d’abord une réponse claire sur l’identité des animaux : il s’agissait bien de loups, et non de chiens présentant une morphologie particulièrement sauvage.
Leur ascendance génétique est comparable à celle d’autres loups eurasiens et les chercheurs n’ont pas détecté le signal attendu d’une ascendance issue de la lignée des chiens domestiques.
Un autre indice vient de leur alimentation.
L’analyse des isotopes stables conservés dans les os révèle une importante consommation de ressources marines. L’un des individus semble notamment avoir mangé une proportion importante de protéines provenant de niveaux relativement bas de la chaîne alimentaire marine, compatibles avec du poisson.
Pour l’équipe, ce régime s’accorde bien avec la présence des communautés humaines qui exploitaient intensivement les ressources marines de Stora Karlsö.
Une scène assez simple vient alors à l’esprit : des pêcheurs reviennent avec leurs prises et une partie des poissons finit, volontairement ou non, à proximité d’un loup habitué à leur présence.
Mais ce scénario n’est pas le seul possible. Les loups sauvages sont capables d’adapter fortement leur alimentation. En Alaska, par exemple, des loups se mettent à chasser les loutres de mer, tandis que d’autres populations côtières consomment poissons et mammifères marins.
Un régime inhabituel ne prouve donc pas, à lui seul, qu’un animal était nourri par l’homme.
La génétique révèle une histoire particulièrement inhabituelle
Les chercheurs ont également observé une faible diversité génétique, ou plus précisément une faible hétérozygotie, chez les spécimens étudiés.
Pour l’individu dont le génome a pu être le mieux analysé, cette diversité est inférieure à celle observée dans plusieurs dizaines de génomes d’anciens loups déjà publiés et se rapproche davantage des niveaux rencontrés chez certains chiens.
Plusieurs mécanismes peuvent produire ce résultat.
Une population très petite et isolée perd progressivement une partie de sa diversité génétique. Un phénomène comparable peut aussi apparaître lorsqu’un nombre limité d’animaux se reproduit sous une certaine forme de contrôle humain.
Cette particularité génétique est donc compatible avec une gestion des loups, mais elle n’en apporte pas la preuve.
Les dimensions du second animal intriguent également. Son humérus se situe dans la partie basse de la variabilité connue chez les loups anciens et modernes. Une estimation publiée dans le débat scientifique qui a suivi lui attribue une masse d’environ 32 kg, ce qui reste toutefois dans la fourchette observée chez des loups sauvages.
Là encore, le signal est intéressant, mais pas décisif.
Cette découverte ne raconte pas les débuts de la domestication du chien
C’est l’une des précisions les plus importantes.
Les loups de Stora Karlsö vivaient il y a environ 3 000 à 5 000 ans. Or les données archéologiques et génétiques montrent que la domestication du chien est beaucoup plus ancienne : la lignée canine était déjà distincte au moins 15 000 ans auparavant.
Ces animaux ne représentent donc pas une étape précédant l’apparition des chiens.
Leur intérêt est différent, et peut-être encore plus surprenant : ils suggèrent que des humains ont pu entretenir des relations particulières avec de véritables loups longtemps après l’apparition des chiens domestiques.
Autrement dit, la domestication n’aurait pas forcément mis fin aux expériences de coexistence avec les loups sauvages.
Des animaux pouvaient être tolérés autour d’un habitat, nourris ponctuellement, capturés, élevés ou utilisés pour des fonctions symboliques sans devenir pour autant des chiens.
Un comportement lié aux humains ne doit donc pas automatiquement être assimilé à une domestication.
Un os endommagé ne prouve pas que le loup était soigné
L’un des loups, daté de l’âge du Bronze, présente une anomalie sur l’humérus.
Dans l’étude initiale, les chercheurs estiment que cette pathologie a probablement réduit sa mobilité. Pour un grand prédateur qui dépend normalement de la chasse, survivre avec une capacité locomotrice diminuée pose évidemment question.
L’hypothèse d’un animal bénéficiant de ressources fournies par les humains devient alors tentante.
Il faut toutefois éviter d’aller plus loin que les données. Les auteurs ont eux-mêmes précisé en juin 2026 qu’ils n’avaient jamais affirmé que l’animal avait été soigné par des humains, ni même qu’il était boiteux.
Luc Janssens, de l’université de Gand, et le spécialiste des loups L. David Mech ont d’ailleurs contesté l’importance de cette lésion, estimant qu’elle n’impliquait pas nécessairement une incapacité majeure.
La présence de cet os pathologique est donc un élément du dossier, pas la preuve d’un vétérinaire préhistorique improvisé.
L’hypothèse du voyage en bateau reste débattue
La publication initiale a suscité un véritable échange scientifique.
Dans une lettre publiée par PNAS en juin 2026, Luc Janssens et L. David Mech ont proposé une interprétation beaucoup plus naturelle : les loups auraient pu atteindre l’île en traversant la Baltique gelée, puis exploiter seuls les importantes ressources marines disponibles localement.
Ils contestent également le caractère exceptionnel de la petite taille des animaux et la valeur de certains indices invoqués en faveur d’un contrôle humain.
Linus Girdland-Flink et ses collègues leur ont répondu dans le même numéro de PNAS.
Ils rappellent que les conditions permettant la formation d’un corridor de glace suffisamment stable dans le sud de la Baltique auraient été rares et probablement encore moins favorables à l’époque du plus ancien loup étudié.
Ils soulignent aussi que Stora Karlsö ne possède pas les rivières peu profondes ou les estuaires dans lesquels certains loups modernes capturent facilement des poissons.
Après ce débat, leur position reste donc la même : l’intervention humaine leur paraît l’explication la plus vraisemblable, mais une dispersion naturelle reste possible.
C’est précisément cette incertitude qui rend le cas passionnant.
Une relation entre humains et loups bien plus complexe qu’on ne le pensait
La force de cette découverte ne réside finalement pas dans un indice unique, mais dans leur accumulation : une île isolée fréquentée par les humains, deux véritables loups, un régime riche en ressources marines, une diversité génétique inhabituelle, une taille plutôt faible et, chez l’un des animaux, une pathologie osseuse.
Pris séparément, chacun de ces éléments possède plusieurs explications. Ensemble, ils rendent crédible l’idée d’une relation inhabituelle entre des humains préhistoriques et des loups sauvages.
L’étude montre surtout combien notre vision de la domestication peut devenir trop simple lorsqu’elle se résume à une ligne allant du loup sauvage au chien de compagnie.
Des relations intermédiaires ont probablement existé : animaux tolérés, apprivoisés, captifs ou simplement habitués à profiter des ressources humaines.
Les deux loups de Stora Karlsö ne prouvent donc pas que les habitants de l’île possédaient des loups comme nous possédons aujourd’hui des chiens. Ils ouvrent une possibilité beaucoup plus subtile : des communautés préhistoriques auraient pu vivre durablement aux côtés de loups sans jamais les transformer en animaux domestiques.
Et plusieurs milliers d’années plus tard, quelques os suffisent encore à faire discuter les spécialistes.
