La biologiste marine et psychologue comparée Alex Schnell fait partie des chercheuses qui tentent de mieux comprendre ce qui se passe dans l’esprit des céphalopodes. Ses recherches mettent en lumière des animaux capables de résoudre des problèmes, d’utiliser certains objets comme outils et de conserver des souvenirs d’expériences passées.
Une intelligence apparue sur une voie évolutive très différente
Les poulpes sont des invertébrés. Leur dernier ancêtre commun avec les vertébrés remonte à plusieurs centaines de millions d’années, ce qui rend leurs capacités d’autant plus intéressantes pour les chercheurs.
Malgré une organisation anatomique très différente de la nôtre, ils parviennent parfois à résoudre des problèmes comparables à ceux rencontrés par des animaux dotés d’un cerveau de vertébré.
Pour Alex Schnell, cette convergence montre qu’il peut exister plusieurs chemins évolutifs conduisant à des formes complexes de cognition animale.
Une grande partie de leurs neurones se trouve dans les bras
Le système nerveux du poulpe est particulièrement inhabituel. Son cerveau central entoure l’œsophage, mais une part importante des cellules nerveuses se trouve également dans ses bras.
Alex Schnell souligne qu’environ deux tiers de leurs cellules nerveuses sont réparties dans ces membres. Les bras peuvent ainsi analyser de nombreuses informations sensorielles et participer très activement à l’exploration de l’environnement.
Chaque ventouse est elle-même extrêmement sensible. Les poulpes peuvent notamment utiliser leurs bras pour toucher et détecter certaines molécules chimiques présentes sur les surfaces.
Ils savent résoudre des problèmes
Les poulpes ont acquis une solide réputation dans les expériences de cognition. Ils peuvent apprendre à ouvrir des contenants, mémoriser certaines solutions et adapter leur comportement lorsque les conditions changent.
Cette capacité ne repose pas sur une longue période d’apprentissage parental. Chez de nombreuses espèces, les jeunes commencent leur vie pratiquement seuls et doivent rapidement apprendre à reconnaître nourriture, dangers et refuges.
Cette autonomie rend leur faculté à acquérir et conserver des informations particulièrement intéressante.
Certains utilisent même des outils
L’utilisation d’objets dans un but précis est l’un des comportements qui ont contribué à modifier notre regard sur les poulpes.
Des individus ont notamment été observés transportant des coquilles ou des morceaux de noix de coco afin de pouvoir ensuite les utiliser comme refuge.
Ce comportement implique de transporter un objet qui n’apporte pas immédiatement de bénéfice, mais qui pourra devenir utile plus tard. Une forme de flexibilité comportementale longtemps surtout étudiée chez les vertébrés.
Ils semblent pouvoir conserver des souvenirs personnels
Les travaux présentés par Alex Schnell montrent également que les céphalopodes sont capables de mémoriser des événements liés à leur propre expérience.
Ce type de mémoire permet notamment d’associer ce qui s’est passé, l’endroit où cela s’est produit et le moment de l’événement.
Chez l’être humain, cette organisation rappelle certains aspects de la mémoire épisodique. Les chercheurs restent prudents avec les comparaisons directes, mais les résultats montrent que des capacités sophistiquées peuvent exister chez des animaux dont le cerveau est très différent du nôtre.
Les seiches ont même réussi un étonnant test de patience
Les recherches d’Alex Schnell ne portent pas uniquement sur les poulpes. En 2021, son équipe a étudié les capacités de contrôle de soi chez des seiches, proches parentes des poulpes.
Les animaux ont été confrontés à une expérience inspirée du célèbre « test du marshmallow » utilisé chez l’être humain. Une seiche pouvait consommer immédiatement une crevette cuite ou attendre jusqu’à deux minutes pour obtenir une proie qu’elle préférait : une crevette vivante.
Les résultats ont montré une capacité à différer une récompense comparable, dans cette expérience, à celle observée chez plusieurs vertébrés réputés intelligents.
Leur vie est pourtant étonnamment courte
Cette sophistication cognitive devient encore plus surprenante lorsqu’on considère leur espérance de vie.
De nombreuses espèces de céphalopodes ne vivent qu’un ou deux ans. Elles doivent donc apprendre rapidement à chasser, éviter les prédateurs et exploiter un environnement en constante évolution.
Contrairement à de nombreux mammifères ou oiseaux intelligents, elles ne disposent pas de longues années pour accumuler des expériences.
Une peau capable de transformer complètement leur apparence
L’intelligence du poulpe s’accompagne d’un corps exceptionnellement flexible. En quelques instants, il peut modifier sa couleur, ses motifs et parfois même la texture apparente de sa peau.
Ces transformations servent au camouflage, mais peuvent également intervenir lors d’interactions avec d’autres animaux.
Le poulpe contrôle ainsi simultanément son comportement, ses mouvements et son apparence pour répondre à une situation précise.
Des comportements sociaux plus complexes qu’on ne l’imaginait
Les poulpes ont longtemps été décrits comme essentiellement solitaires. Des observations récentes montrent cependant que certaines espèces interagissent de manière beaucoup plus élaborée lorsque plusieurs individus vivent à proximité.
Des chercheurs ont par exemple documenté des pieuvres capables de projeter des objets vers leurs congénères, avec des variations de direction et d’intensité selon le contexte.
Ces observations montrent que les interactions entre céphalopodes peuvent être beaucoup plus nuancées qu’une simple rencontre entre animaux isolés.
Le poulpe peut même reconnaître certaines personnes
Des expériences menées en captivité ont montré que des poulpes peuvent distinguer des humains qui interagissent différemment avec eux.
Cette faculté suggère qu’ils ne réagissent pas seulement à une silhouette humaine générique, mais peuvent utiliser différents indices pour identifier et mémoriser des individus.
Ces comportements contribuent à l’impression souvent rapportée par les plongeurs et les chercheurs d’être réellement observés par l’animal.
Pourquoi leur intelligence intéresse-t-elle autant les scientifiques ?
Les poulpes offrent un modèle unique pour étudier l’évolution de l’intelligence. Leur système nerveux ne ressemble ni à celui d’un primate, ni à celui d’un chien, ni même à celui d’un oiseau.
Pourtant, ils peuvent parvenir à des solutions fonctionnellement comparables : apprendre, mémoriser, explorer et résoudre certains problèmes.
Étudier ces similitudes permet de distinguer les caractéristiques réellement essentielles à une intelligence flexible de celles qui sont simplement propres à l’évolution des vertébrés.
Ces découvertes posent aussi des questions éthiques
Plus les chercheurs documentent les capacités cognitives des céphalopodes, plus la question de leur bien-être prend de l’importance.
Si un animal peut apprendre, mémoriser des expériences complexes et manifester des comportements sophistiqués, les conditions dans lesquelles il est détenu ou utilisé en recherche doivent tenir compte de ces facultés.
Alex Schnell insiste justement sur l’idée que mieux comprendre ces invertébrés peut modifier la manière dont nous les percevons et les traitons.
Une intelligence qui ne ressemble pas à la nôtre
L’erreur serait finalement d’évaluer le poulpe uniquement selon des critères humains. Son corps, ses sens et son système nerveux sont profondément différents des nôtres.
Sa véritable fascination tient précisément à cette différence : l’évolution a produit une forme de grande intelligence dans un organisme dépourvu de squelette, doté de huit bras extrêmement autonomes et dont le cerveau s’organise selon une architecture singulière.
Les travaux d’Alex Schnell rappellent ainsi une idée importante : lorsque nous cherchons l’intelligence dans le monde animal, nous risquons de passer à côté de certaines formes simplement parce qu’elles ne ressemblent pas à la nôtre. Les poulpes montrent qu’un esprit complexe peut apparaître sous une forme radicalement différente.
