Ce phénomène, appelé déprédation, n’est pas nouveau. Ce qui préoccupe les chercheurs, c’est son apparente progression et la capacité de certains requins à associer les activités humaines à une occasion de se nourrir sans chasser de manière traditionnelle.
Quand les requins délaissent la chasse pour voler les prises
La déprédation désigne le moment où un requin retire ou endommage un poisson déjà pris sur une ligne. Pour le pêcheur, la scène peut être frustrante : après plusieurs minutes d’effort, il ne reste parfois qu’une tête, une partie du corps ou une ligne coupée.
Dans le golfe du Mexique, des spécialistes observent que certains requins semblent avoir appris à reconnaître les signaux associés aux bateaux de pêche. Le bruit d’un moteur, l’agitation autour d’une ligne ou la présence répétée d’embarcations pourraient annoncer une source de nourriture facile.
Marcus Drymon, chercheur à l’université d’État du Mississippi, souligne toutefois qu’il reste difficile de démontrer expérimentalement que les animaux associent systématiquement le moteur d’un bateau à un repas. Les observations de terrain montrent néanmoins que ces interactions sont devenues suffisamment fréquentes pour attirer l’attention des scientifiques et des autorités chargées des pêches.
Un apprentissage facilité par l’intelligence des requins
Les requins ne sont pas des machines guidées uniquement par l’instinct. Ils peuvent mémoriser certaines situations, modifier leurs déplacements et exploiter les occasions qui se présentent.
Lorsqu’un comportement permet d’obtenir régulièrement de la nourriture avec moins d’effort, il peut être répété. Un requin qui réussit à saisir plusieurs poissons accrochés à des lignes peut donc revenir dans la même zone ou suivre plus attentivement les bateaux.
Cette capacité d’adaptation est utile à la survie de l’animal. Elle devient cependant problématique lorsqu’elle transforme durablement ses interactions avec les pêcheurs et modifie ses stratégies alimentaires.
Pourquoi les activités humaines favorisent-elles ce phénomène ?
Les pêcheurs et les requins ciblent souvent les mêmes zones, car ils recherchent les mêmes populations de poissons. Plus les embarcations se concentrent dans un secteur, plus les occasions de déprédation se multiplient.
Plusieurs facteurs peuvent renforcer ces interactions :
- une activité de pêche professionnelle ou récréative intense ;
- des sorties répétées sur les mêmes sites ;
- des stocks de poissons fragilisés ;
- une forte densité locale de requins ;
- des prises maintenues longtemps au bout d’une ligne.
Les petites embarcations peuvent également paraître moins menaçantes que les grands navires. Certains requins s’en approchent donc plus facilement et disposent de davantage de temps pour saisir les poissons remontés.
Un comportement observé dans plusieurs régions
Le golfe du Mexique n’est pas le seul territoire concerné. Des cas comparables sont signalés dans différentes régions du monde, notamment en Australie et le long des côtes atlantiques des États-Unis.
La National Oceanic and Atmospheric Administration, la NOAA, considère aujourd’hui la déprédation comme un sujet suffisamment important pour développer une stratégie de recherche spécifique. L’objectif est d’en mesurer la fréquence réelle, d’identifier les espèces impliquées et de mieux comprendre les circonstances qui favorisent ces épisodes.
Il faut néanmoins éviter une conclusion trop rapide : une augmentation des témoignages ne prouve pas automatiquement que tous les requins adoptent ce comportement ou qu’ils ont cessé de chasser naturellement.
Une conséquence économique pour les pêcheurs
Lorsqu’un requin dévore une prise, le pêcheur perd du temps, des appâts et parfois du matériel. Les poissons blessés puis relâchés peuvent également présenter de faibles chances de survie.
Certains pêcheurs choisissent alors de changer de zone, de remonter leurs lignes plus rapidement ou d’interrompre leur activité lorsque les interactions deviennent trop nombreuses.
Le problème peut aussi alimenter une perception négative des requins. Or, les scientifiques rappellent que les animaux ne cherchent pas à contrarier les pêcheurs : ils exploitent simplement une ressource accessible dans un environnement déjà profondément influencé par les humains.
Un signal d’alarme pour les écosystèmes marins
Pour certains spécialistes, la déprédation ne constitue pas seulement un conflit entre un pêcheur et un prédateur. Elle peut aussi révéler une modification plus large des écosystèmes marins.
Lorsque les proies naturelles deviennent moins abondantes ou que la pêche concentre artificiellement des poissons vulnérables au même endroit, les prédateurs adaptent leur comportement. Ce changement peut alors être interprété comme le symptôme d’un milieu soumis à de fortes pressions.
Ces interactions rappellent à quel point un déséquilibre peut se propager dans toute la chaîne alimentaire, depuis les petites proies jusqu’aux grands prédateurs.
Les requins restent fortement menacés par la pêche
Ce nouveau comportement ne signifie pas que les requins profitent globalement des activités humaines. À l’échelle mondiale, ils restent au contraire soumis à une pression de pêche considérable.
Une étude publiée dans la revue Science a estimé que la mortalité liée à la pêche était passée d’au moins 76 millions de requins en 2012 à environ 80 millions par an entre 2017 et 2019. Près de 25 millions appartenaient à des espèces déjà menacées.
Les requins sont particulièrement vulnérables, car de nombreuses espèces grandissent lentement, atteignent tardivement leur maturité sexuelle et produisent peu de jeunes. Une population décimée peut donc mettre de nombreuses années à se reconstituer.
Pourquoi leur rôle reste essentiel dans les océans
En occupant le sommet ou les niveaux supérieurs des réseaux alimentaires, les requins participent à la régulation des populations de poissons et au fonctionnement des habitats marins.
Leur disparition peut modifier les relations entre les espèces, favoriser certains déséquilibres et affaiblir la résilience des récifs ou des zones côtières.
Protéger les requins ne signifie donc pas seulement préserver des animaux spectaculaires. Il s’agit aussi de maintenir les fonctions écologiques dont dépendent de nombreux autres organismes marins.
Quelles solutions les chercheurs étudient-ils ?
Les scientifiques travaillent sur plusieurs pistes pour limiter la déprédation sans nuire aux requins. Ils analysent notamment l’influence des techniques de pêche, de la durée pendant laquelle les poissons restent au bout de la ligne et des dispositifs capables d’éloigner temporairement les prédateurs.
Changer rapidement de zone après une première interaction peut réduire les prises suivantes. Remonter plus vite les poissons et éviter de concentrer trop longtemps l’activité au même endroit font également partie des pratiques étudiées.
Ces solutions doivent cependant être évaluées avec rigueur. Un dispositif efficace pour une espèce ou une région ne donnera pas forcément les mêmes résultats ailleurs.
Une adaptation qui en dit long sur l’influence humaine
Les requins qui s’emparent des prises des pêcheurs ne sont ni paresseux ni devenus anormalement agressifs. Ils démontrent surtout une remarquable capacité à tirer parti d’une situation créée par les humains.
Le véritable enjeu consiste à déterminer si cette adaptation comportementale reste occasionnelle ou si elle devient suffisamment fréquente pour transformer durablement les relations entre les prédateurs, leurs proies et les activités de pêche.
En surveillant la déprédation, les chercheurs espèrent ainsi obtenir un nouvel indicateur de la santé des océans. Car derrière une ligne remontée à moitié vide se cache peut-être un message bien plus vaste sur l’état des ressources marines.
