La scène, enregistrée dans la zone de Clarion-Clipperton, est exceptionnelle. Jamais un tel comportement n’avait été documenté chez un calmar des profondeurs. Cette observation révèle une nouvelle fois combien les céphalopodes abyssaux et leurs stratégies de survie restent méconnus.
Un calmar repéré à environ 4 100 mètres de profondeur
L’animal a été observé dans la zone de Clarion-Clipperton, une immense plaine abyssale située dans l’océan Pacifique. La scène s’est déroulée à environ 4 100 mètres sous la surface.
À cette profondeur règnent une obscurité permanente, des températures basses et une pression considérable. Les ressources alimentaires y sont également beaucoup moins prévisibles que dans les couches superficielles de l’océan.
Le calmar observé n’a pas encore été formellement décrit comme une nouvelle espèce. Les chercheurs estiment toutefois qu’il appartient probablement au groupe des calmars fouet.
Les chercheurs ne l’avaient même pas identifié au premier regard
L’efficacité de son camouflage est telle que l’équipe n’a pas immédiatement compris qu’elle regardait un céphalopode.
À travers les images transmises par le véhicule sous-marin télécommandé, les structures dépassant des sédiments pouvaient évoquer des éponges de verre ou des vers tubicoles.
De légers mouvements ont finalement trahi l’animal. Les chercheurs ont alors compris qu’un calmar se dissimulait sous leurs yeux avant de le voir disparaître presque complètement dans la boue.
Une posture jamais documentée chez un calmar abyssal
Le comportement d’enfouissement n’est pas totalement inconnu chez les céphalopodes. Certaines pieuvres, seiches et espèces de calmars vivant dans des eaux moins profondes peuvent se dissimuler dans le substrat.
La particularité de cette observation réside dans sa combinaison de comportements : le calmar était presque entièrement recouvert de sédiments tout en restant positionné tête en bas.
Selon Alejandra Mejía-Saenz, écologiste des grands fonds et auteure principale de l’étude consacrée à cette observation, une telle configuration n’avait encore jamais été observée chez les céphalopodes.
Le calmar pourrait chercher à devenir invisible aux prédateurs
La première hypothèse avancée par les scientifiques est relativement intuitive : l’animal pourrait utiliser la vase comme camouflage.
Dans les profondeurs, disparaître dans le paysage peut constituer un avantage important face aux prédateurs. Les baleines à bec font notamment partie des animaux capables de plonger profondément pour rechercher leurs proies.
En restant presque entièrement enfoui, le calmar pourrait réduire ses chances d’être détecté tout en dépensant très peu d’énergie.
Mais il pourrait aussi s’agir d’une technique de chasse
Une seconde possibilité rend le comportement encore plus fascinant. L’animal pourrait imiter des organismes fixés sur le fond afin d’attirer des proies.
Ses longs appendices blancs dépassant du sédiment ressemblent en effet à certaines structures biologiques rencontrées sur les plaines abyssales.
Des crustacés peuvent s’approcher de ces organismes pour trouver de la nourriture ou un refuge. Un calmar suffisamment bien camouflé pourrait alors attendre qu’une proie passe à portée plutôt que de la poursuivre.
Économiser son énergie est crucial dans les abysses
Cette hypothèse prend tout son sens lorsque l’on considère les conditions de vie à plus de 4 000 mètres de profondeur.
Dans ces environnements, les ressources alimentaires peuvent être rares et dispersées. Poursuivre activement une proie représente donc une dépense énergétique qui n’est pas toujours rentable.
Une stratégie consistant à attendre immobile et à utiliser le mimétisme pourrait permettre au calmar de combiner camouflage et chasse à l’affût.
Seulement 33 céphalopodes observés sur près de 5 000 kilomètres
Un chiffre permet de comprendre à quel point ces rencontres restent exceptionnelles. Lors des observations réalisées dans cette partie du Pacifique, les scientifiques n’ont recensé que 33 céphalopodes sur près de 5 000 kilomètres parcourus par le véhicule sous-marin.
Cette rareté complique considérablement l’étude de leurs comportements. Une stratégie parfaitement habituelle pour une espèce peut ainsi rester inconnue simplement parce que les chercheurs n’ont jamais eu l’occasion de l’observer.
Chaque nouvelle séquence vidéo devient alors une fenêtre extrêmement précieuse sur la vie des profondeurs.
Les robots transforment notre connaissance des animaux abyssaux
À de telles profondeurs, l’observation directe par des plongeurs est impossible. Les scientifiques dépendent donc largement des ROV, des véhicules sous-marins reliés à un navire et pilotés à distance.
Équipés de caméras, d’éclairages et parfois de bras permettant de prélever des échantillons, ces engins peuvent rester plusieurs heures sur le plancher océanique.
Ils permettent surtout d’observer les animaux dans leur milieu naturel, sans devoir les capturer et les remonter immédiatement à la surface.
Les céphalopodes réservent encore beaucoup de surprises
Calmars et pieuvres possèdent déjà une impressionnante variété de stratégies : changements de couleur, modifications de texture, jets d’encre, propulsion rapide ou utilisation sophistiquée du camouflage.
Mais les espèces des grandes profondeurs restent beaucoup moins étudiées que leurs cousines côtières.
Les nouvelles technologies révèlent ainsi progressivement des animaux marins rarement observés dans leur milieu naturel, avec parfois des comportements totalement inattendus.
Cette découverte a eu lieu dans une zone convoitée pour ses minerais
L’observation a été réalisée dans le cadre du projet SMARTEX, consacré notamment à l’étude des conséquences potentielles de l’exploitation minière des grands fonds.
La zone de Clarion-Clipperton contient de nombreux nodules polymétalliques riches notamment en manganèse, nickel et cobalt. Ces ressources suscitent depuis plusieurs années un intérêt industriel.
Mais leur extraction pourrait perturber les habitats du plancher océanique et générer des panaches de sédiments susceptibles de se disperser dans l’environnement.
Un simple panache de sédiments pourrait avoir des conséquences difficiles à prévoir
Pour extraire les nodules, des engins devraient intervenir directement sur les sédiments des plaines abyssales. Cette activité pourrait remettre en suspension de grandes quantités de particules.
Or, l’observation de ce calmar montre précisément qu’un animal peut dépendre du substrat et de ses caractéristiques pour se cacher ou éventuellement chasser.
Il reste difficile de déterminer comment une modification importante de cet environnement affecterait une espèce dont nous connaissons à peine le comportement.
Comment protéger une faune que nous connaissons si peu ?
C’est l’un des principaux enjeux de l’exploration des profondeurs. De nombreuses espèces pourraient vivre dans des zones qui n’ont encore été étudiées que très ponctuellement.
Dans certains cas, les scientifiques ne disposent que de quelques observations pour comprendre leur répartition, leur alimentation ou leur reproduction.
Évaluer les conséquences d’une transformation industrielle devient particulièrement complexe lorsque l’état initial de l’écosystème reste lui-même mal connu.
Une observation qui rappelle l’immensité de ce qu’il reste à découvrir
Ce calmar n’est peut-être pas exceptionnel dans son propre environnement. Son comportement pourrait même être parfaitement banal pour son espèce. Ce qui est exceptionnel, c’est qu’un véhicule scientifique ait été présent au bon endroit et au bon moment pour l’enregistrer.
À environ 4 100 mètres de profondeur, un animal encore non décrit a ainsi révélé une stratégie jamais documentée chez un calmar abyssal : disparaître presque entièrement dans les sédiments, la tête dirigée vers le bas.
Une scène de quelques instants suffit donc à rappeler une réalité vertigineuse : malgré les progrès de l’exploration sous-marine, nous n’avons probablement encore observé qu’une infime partie des comportements qui se déroulent chaque jour dans les abysses.
