Jacob, un lion âgé de 11 ans, avait déjà attiré l’attention du monde entier l’année dernière lorsqu’il avait traversé à la nage, aux côtés de son frère Tibu, 1,5 kilomètre d’une rivière infestée de crocodiles. Une distance record pour l’espèce. Mais son incroyable histoire avait commencé bien avant cet exploit. En 2020, Jacob s’était retrouvé pris dans un piège de braconnier et avait perdu sa patte arrière gauche. Plus tard, il avait été encorné par un buffle d’eau, un autre accident qui lui avait coûté un œil.
Pour les chercheurs, les chances qu’un lion aussi lourdement handicapé puisse survivre longtemps paraissaient extrêmement faibles. Les grands carnivores dans cette situation se rabattent généralement sur les charognes ou le bétail, ou parviennent à subsister grâce au soutien de leur troupe lorsqu’ils ont cette chance. Jacob, lui, ne peut compter que sur son frère.
« Au lieu de cela, il refuse d’abandonner », souligne Alexander Braczkowski, membre du Kyambura Lion Monitoring Project, qui suit Jacob depuis 2017. Sa capacité à survivre semblait tellement improbable que les chercheurs peinaient à l’expliquer, jusqu’au jour où les images captées par un drone thermique ont permis de comprendre son secret.
Le secret révélé : ce lion chasse comme un léopard

Les nouvelles observations montrent chez un lion adulte un comportement jusqu’ici inédit. Jacob chasse en effet d’une manière qui rappelle davantage celle d’un léopard. Comme il ne peut plus sprinter efficacement ni maîtriser ses proies avec les techniques habituellement utilisées par les lions, il mise désormais sur l’embuscade. Il se dissimule dans des fourrés épais, attend que sa cible se rapproche avant de bondir sur quelques mètres et peut même aller jusqu’à déterrer certaines de ses proies.
Jacob s’attaque également à des animaux que les lions ciblent rarement. La nuit, les caméras de Daniel Snyders et du Kyambura Lion Project l’ont notamment filmé en train de chasser des potamochères pouvant atteindre 200 kilos, seul ou accompagné de son frère.
« Jacob n’a aucune chance dans une chasse à la poursuite, explique Alexander Braczkowski. Le fait qu’il choisisse un type de proie bien précis montre qu’il a modifié son régime alimentaire. Il prend des risques énormes, se comporte plus comme un léopard. Mais il n’a pas le choix, et ça fonctionne. »
Pour Andrew Loveridge, de Panthera, une organisation internationale consacrée à la conservation des félins sauvages, de nombreux félins perdent un membre après avoir été pris dans des pièges. Craig Packer, de l’Université du Minnesota, estime même que ce type d’adaptation pourrait apparaître chez d’autres lions de la région. Les observations réalisées dans le parc ne montrent toutefois pas encore cette évolution : les lions y continuent généralement de poursuivre de grandes proies rapides, notamment des antilopes ou des buffles.
Même les lions arboricoles, célèbres pour leur aptitude à grimper dans les arbres, utilisent des techniques de chasse qui restent différentes de celles des léopards. Quant aux « lions tripodes », George Schaller rappelle qu’ils survivent le plus souvent grâce à l’aide de leur troupe. Ce n’est pas le cas de Jacob.
Un lion devenu essentiel pour l’avenir de l’espèce en Afrique de l’Est
Jacob traverse régulièrement le canal de Kazinga et l’aurait franchi jusqu’à une vingtaine de fois au cours des deux dernières années. Malgré ses importantes limitations physiques, il parcourt encore environ 1,73 kilomètre par jour, une distance remarquable pour un lion aussi gravement blessé. Ces déplacements pourraient s’expliquer par la raréfaction des proies ou par la recherche de partenaires.
Mais l’aspect le plus fascinant de son comportement réside peut-être dans ce qu’il pourrait représenter pour l’avenir : une stratégie susceptible d’être transmise à d’autres individus. Dans une région où les lions sont confrontés aux effets du changement climatique, à la disparition de leur habitat et à l’expansion des activités humaines, une telle capacité d’adaptation pourrait jouer un rôle dans la survie future de la population.
Pour Alexander Braczkowski, Jacob est ainsi devenu un lion précieux à la fois « symboliquement et génétiquement ». George Schaller le décrit lui aussi comme un véritable survivant. « C’est une espèce de combattants. »
