Shifra Goldenberg, doctorante à l’université d’État du Colorado, fait partie des quelques scientifiques qui ont eu cette chance. En 2013, elle a assisté aux derniers jours de Queen Victoria, l’une des dernières vieilles matriarches encore présentes dans la réserve nationale de Samburu, au nord du Kenya. L’éléphante est morte de causes naturelles, entourée de membres de sa famille. Lorsque Goldenberg est revenue auprès de la carcasse quelques semaines plus tard, elle a découvert des éléphants appartenant à trois familles différentes en train d’examiner ses os. Étaient-ils venus lui rendre hommage ?
La vidéo de quinze minutes tournée par Goldenberg pendant cette inspection des restes, mise pour la première fois à la disposition de National Geographic, constitue un nouvel élément important dans les recherches consacrées à la complexité de la pensée et de la perception des éléphants, ainsi qu’à leur réaction face à la mort. Ces images ne documentent pas seulement un comportement particulier : elles apportent également de nouveaux indices sur la force des liens sociaux chez ces animaux.
Même si les trois familles observées n’étaient pas apparentées à Victoria, elles la connaissaient, explique Goldenberg. Leur présence prolongée autour de sa dépouille révélait clairement l’existence d’un lien avec elle.
« Ce que faisait sa famille était intéressant, mais le comportement des individus qui ne lui étaient pas apparentés l’est tout autant », explique Goldenberg. « On les voit examiner le corps. On voit des petits passer à côté et le sentir. C’est extraordinaire d’observer un tel degré d’intérêt. Sa famille semblait bouleversée par le fait qu’elle ne se relevait pas. Mais la population dans son ensemble s’intéressait également à sa mort. »
Du respect pour les morts ?
Les éléphants sont depuis longtemps réputés, au même titre notamment que les dauphins et les chimpanzés, pour leur capacité à manifester des émotions, voire de l’empathie. Leur réaction face à la mort demeure cependant énigmatique. Ressentent-ils quelque chose de comparable au deuil humain ? Les observations s’accumulent, mais les connaissances scientifiques restent encore incomplètes.
La plupart des autres espèces animales ne manifestent pas un intérêt aussi marqué pour les dépouilles de leurs congénères. Les éléphants d’Afrique, eux, adoptent des comportements remarquables. Ils ont notamment été observés en train de disperser les os de membres de leur famille. Certains ont aussi été vus levant un pied au-dessus du corps d’un autre éléphant. Après la mort d’Eleanor, une autre matriarche de la réserve de Samburu décédée en 2003, ses proches ont poussé et tiré sa carcasse pendant près d’une semaine. Certains se balançaient d’avant en arrière tandis que d’autres restaient silencieusement à proximité.
Les éléphants savent également distinguer les restes de leurs congénères de ceux d’autres grands mammifères. Lors d’expériences destinées à mesurer leur intérêt, ils se sont davantage intéressés au crâne d’un éléphant qu’à ceux d’un buffle ou d’un rhinocéros.
George Wittemyer, biologiste spécialiste de la conservation à l’université d’État du Colorado, étudie les éléphants de la réserve de Samburu depuis 1997. Selon lui, ces animaux manifestent « une fascination pour la mort » qui reste difficile à interpréter.
« Les éléphants respectent leurs morts, mais leurs interactions avec eux sont encore loin d’être parfaitement comprises », explique Wittemyer, qui dirige également le conseil scientifique de Save the Elephants.
« Cela ne se produit jamais exactement de la même manière, mais ce comportement est frappant : il n’est pas motivé par la survie ou par une nécessité immédiate, mais semble reposer sur une forme d’émotion », poursuit-il. « Le fait qu’ils interagissent avec leurs morts et adoptent des comportements qui ne peuvent pas être expliqués simplement dans un contexte évolutif témoigne d’une vie émotionnelle profonde que nous avons beaucoup de difficultés à étudier. »
Il refuse toutefois d’affirmer qu’il s’agit véritablement de deuil. Pour en être certain, il faudrait pouvoir savoir ce que pensent les animaux.
Barbara King, professeure émérite d’anthropologie au College of William & Mary, en Virginie, et autrice de How Animals Grieve, adopte une position différente.
« Je ne doute absolument pas que les éléphants ressentent du deuil », affirme-t-elle. « Nous savons qu’il s’agit de créatures intelligentes et émotionnelles. Il n’est pas nécessaire de savoir exactement ce qu’elles pensent. Pour parler de deuil, il faut constater que le comportement du survivant est sensiblement différent de son comportement habituel : retrait social, modification de l’alimentation ou du sommeil, changement durable de posture, par exemple. »
Trois ans après la publication de son livre, King expliquait que les signalements de deuil chez les animaux, établis à partir de modifications observables du comportement, se multipliaient et alimentaient une base de données de plus en plus importante. Elle soulignait cependant un autre point essentiel : « Il est également très important de savoir reconnaître les situations dans lesquelles il n’y a pas de deuil. »
Ces observations s’inscrivent plus largement dans l’étude des animaux et de comportements sociaux longtemps difficiles à interpréter, dont la compréhension évolue à mesure que les chercheurs accumulent des données précises sur différentes espèces.
Une mort paisible, entourée de sa famille
Victoria dirigeait un groupe d’éléphants connu dans la réserve de Samburu sous le nom de famille royale. Cette famille d’une vingtaine d’individus, tous baptisés d’après des rois, des reines et d’autres figures de la royauté mondiale, comptait parmi les groupes les plus importants et dominants de la réserve. Elle comprenait quatre grandes femelles reproductrices, notamment Anastasia et Cleopatra, les sœurs de Victoria, qui sont depuis devenues de fait les nouvelles dirigeantes du groupe.
Victoria était née en 1958, cinq ans avant l’indépendance du Kenya. Lorsqu’elle est morte le 12 juin 2013, à l’âge de 55 ans, la réserve subissait depuis plusieurs années une forte pression liée aux braconniers, qui ciblaient notamment les matriarches les plus âgées. Une grave sécheresse avait également entraîné la mort de nombreux vieux éléphants. Ces deux phénomènes ont contribué à laisser derrière eux une population aujourd’hui beaucoup plus jeune.
« Des familles comme celle des Royals nous rappellent à quoi devrait ressembler la société des éléphants », explique Goldenberg. « Même si sa mort nous a attristés, mourir naturellement lors d’un après-midi calme au bord de la rivière, entourée de sa famille, était une fin bien plus paisible que celle vécue par de nombreux autres éléphants à travers l’Afrique. »
Goldenberg avait aperçu Victoria la veille de sa mort, lorsque sa famille s’était arrêtée pour boire pendant les heures les plus chaudes de la journée, dans un lieu qu’elle fréquentait régulièrement sur les berges de la rivière Ewaso Ngiro.
« Elle semblait stressée, mais elle continuait à manger et son comportement paraissait relativement normal », raconte-t-elle. « Ses glandes temporales, situées derrière les yeux, sécrétaient abondamment, ce qui peut se produire lorsque les éléphants se trouvent dans un état émotionnel intense. »
Le lendemain, lorsque Goldenberg est revenue, Victoria était couchée dans les buissons près de la rivière. Lorsque le reste de la famille s’est éloigné des berges, elle ne s’est pas relevée. Noor, sa fille âgée de dix ans, est restée quelque temps près d’elle avant de rejoindre le groupe. Malasso, son fils de treize ans, l’a touchée avec ses défenses, peut-être pour tenter de l’aider à se remettre debout. Le lendemain de la mort de Victoria, plusieurs membres de sa famille sont revenus auprès de son corps, notamment Malasso et Margaret, une femelle adulte.
Les prédateurs sont intervenus presque immédiatement et, lorsque Goldenberg est revenue sur les lieux, la carcasse avait déjà été largement dévorée. Cela n’a pourtant pas dissuadé les membres d’autres familles d’éléphants d’examiner les os.
« Je ne dirais pas qu’ils étaient en deuil », conclut-elle. « L’affirmer reviendrait à prétendre savoir ce qu’ils pensent. Mais leur intérêt est manifeste et ils semblent essayer d’assimiler ce qu’ils observent. Il se passe clairement quelque chose. »
