Mais derrière le mot « corbeau » se cachent plusieurs espèces et toutes n’ont pas été soumises aux mêmes expériences. La représentation du zéro a notamment été étudiée chez la Corneille noire, tandis que les extraordinaires capacités de fabrication d’outils sont particulièrement bien documentées chez le Corbeau de Nouvelle-Calédonie.
Les corvidés possèdent des capacités cognitives étonnantes
Corbeaux, corneilles, geais et pies appartiennent à la famille des corvidés. Depuis plusieurs décennies, ces oiseaux occupent une place particulière dans les recherches consacrées à la cognition animale.
Leurs performances sont d’autant plus intéressantes que leur cerveau est organisé différemment de celui des primates. L’évolution a donc produit, par des voies distinctes, des capacités permettant à certains oiseaux de résoudre des tâches complexes.
Il serait toutefois excessif d’attribuer automatiquement à chaque espèce de corvidé toutes les facultés observées au sein de cette vaste famille.
Des corneilles ont été confrontées à l’idée de « rien »
En 2021, des chercheurs de l’université de Tübingen, en Allemagne, ont étudié la manière dont deux Corneilles noires percevaient l’absence d’éléments dans une série.
Les oiseaux avaient été entraînés à observer des ensembles contenant de zéro à quatre points. Après un court délai, une deuxième image apparaissait et les animaux devaient indiquer si elle comportait le même nombre d’éléments que la première.
Le dispositif permettait ainsi de tester non seulement leur perception des petites quantités, mais également leur réaction lorsqu’aucun point n’était présenté.
Le zéro semblait occuper une place particulière dans leur représentation des nombres
Les résultats ont montré que les oiseaux pouvaient distinguer un ensemble vide des ensembles contenant des éléments.
Chez l’un des deux sujets, les erreurs étaient particulièrement révélatrices : l’ensemble vide était plus facilement confondu avec « un » qu’avec « deux ». Ce phénomène ressemble à l’effet de distance numérique observé lorsque deux quantités proches sont plus difficiles à différencier que deux quantités éloignées.
Pour les chercheurs, cela indique que l’ensemble vide pouvait être placé à l’extrémité d’une sorte de ligne numérique mentale, à proximité de la quantité un.
Peut-on vraiment dire qu’un corbeau comprend le zéro ?
La formulation mérite une nuance importante. Les oiseaux n’ont évidemment pas manipulé le symbole « 0 » et rien ne démontre qu’ils possèdent la même conception mathématique abstraite du zéro qu’un humain.
L’expérience révèle plutôt une représentation non symbolique de la quantité nulle : l’absence d’éléments peut être traitée comme une catégorie quantitative particulière.
Les chercheurs parlent ainsi d’un précurseur cognitif d’un concept proche du zéro. Cette distinction évite de projeter sur les animaux une compréhension mathématique identique à la nôtre.
Certains neurones réagissent spécifiquement à l’ensemble vide
L’expérience ne reposait pas uniquement sur le comportement des oiseaux. Les scientifiques ont également enregistré l’activité de neurones situés dans le nidopallium caudolatéral, une région du cerveau aviaire impliquée dans des fonctions cognitives complexes.
Certains neurones présentaient une activité préférentielle lorsque les oiseaux étaient confrontés à l’ensemble vide.
Cette découverte montre qu’un cerveau organisé très différemment du cortex des primates peut lui aussi coder une quantité nulle.
Les corbeaux de Nouvelle-Calédonie excellent dans un tout autre domaine
À plusieurs milliers de kilomètres de là, une autre espèce de corvidé impressionne les scientifiques pour une raison différente.
Le Corbeau de Nouvelle-Calédonie, Corvus moneduloides, est devenu célèbre pour son utilisation sophistiquée d’outils dans la nature.
Ces oiseaux utilisent notamment des brindilles et des morceaux de feuilles qu’ils introduisent dans des cavités afin d’en extraire des larves et d’autres invertébrés.
Ils ne se contentent pas de ramasser un bâton
Utiliser un objet trouvé dans son environnement constitue déjà une forme d’utilisation d’outil. Le Corbeau de Nouvelle-Calédonie va beaucoup plus loin : il peut modifier volontairement des matériaux pour fabriquer un outil fonctionnel.
Dans la nature, certains individus sélectionnent des brindilles puis retirent les parties inutiles afin d’obtenir un instrument adapté à la recherche de nourriture.
Ils sont également connus pour confectionner des outils à partir de feuilles de pandanus, selon des formes relativement standardisées.
Ils savent même fabriquer des crochets
Une des techniques les plus remarquables consiste à façonner l’extrémité d’une brindille afin d’obtenir un petit crochet.
Celui-ci permet d’agripper plus efficacement certaines proies dissimulées dans le bois. Des expériences ont d’ailleurs montré que les outils crochus peuvent améliorer considérablement l’efficacité avec laquelle ces oiseaux récupèrent leur nourriture.
La fabrication ne consiste donc pas simplement à modifier un objet au hasard : la forme obtenue présente un véritable avantage fonctionnel.
De jeunes oiseaux fabriquent des outils sans professeur
Une expérience particulièrement révélatrice a été menée avec de jeunes Corbeaux de Nouvelle-Calédonie élevés sans avoir observé d’adultes de leur espèce fabriquer leurs outils.
Malgré cette absence de démonstration, les jeunes oiseaux ont spontanément commencé à fabriquer et utiliser des instruments.
Cette observation indique qu’une composante innée intervient probablement dans cette aptitude. L’apprentissage individuel et social peut ensuite contribuer à perfectionner les techniques utilisées.
Certains sont capables d’assembler plusieurs pièces
Les capacités techniques de ces oiseaux ont réservé une autre surprise aux scientifiques.
Lors d’une expérience publiée en 2018, des Corbeaux de Nouvelle-Calédonie devaient récupérer une récompense inaccessible avec les éléments mis individuellement à leur disposition.
Quatre des huit oiseaux testés ont spontanément assemblé deux pièces afin de fabriquer un outil suffisamment long pour atteindre la nourriture.
L’un d’eux est même parvenu à construire des outils composés de trois puis de quatre éléments.
Leur bec semble lui-même adapté à la manipulation des outils
Les capacités du Corbeau de Nouvelle-Calédonie ne reposent pas uniquement sur son cerveau.
Son bec possède une morphologie inhabituelle parmi les espèces du genre Corvus. Relativement droit, il permet de maintenir fermement les outils et de positionner leur extrémité dans une zone où l’oiseau peut mieux la surveiller.
Son champ visuel présente également un important chevauchement binoculaire, facilitant le contrôle précis de l’objet qu’il manipule.
Un petit cerveau ne signifie donc pas une intelligence limitée
Les oiseaux ne possèdent pas un néocortex organisé comme celui des mammifères. Cela a longtemps contribué à sous-estimer leurs capacités cognitives.
Le cerveau aviaire dispose pourtant d’autres structures capables d’assurer des fonctions élaborées. Chez les corvidés, certaines régions du pallium interviennent notamment dans la mémoire, la prise de décision et le traitement d’informations complexes.
La densité élevée de neurones observée dans le cerveau de nombreux oiseaux contribue également à expliquer comment un organe relativement petit peut assurer des performances cognitives remarquables.
Corbeau et corneille sont souvent confondus
Cette confusion est particulièrement importante lorsqu’on parle de recherches scientifiques. Une expérience réalisée avec une corneille ne permet pas automatiquement d’affirmer que toutes les espèces appelées « corbeaux » possèdent exactement la même aptitude.
La Corneille noire et le Grand Corbeau sont par exemple deux espèces différentes, même si toutes deux appartiennent au genre Corvus. Pour mieux les distinguer, découvrez pourquoi la corneille n’est pas la femelle du corbeau.
Une intelligence qui a évolué indépendamment de la nôtre
Les corvidés sont fascinants précisément parce que leurs performances ne reposent pas sur un cerveau construit comme celui d’un humain ou d’un autre primate.
La capacité à traiter une quantité nulle chez la Corneille noire et la fabrication sophistiquée d’outils chez le Corbeau de Nouvelle-Calédonie illustrent deux voies différentes de leur remarquable cognition.
Plutôt que d’imaginer une unique échelle de l’intelligence au sommet de laquelle se trouverait l’être humain, ces oiseaux montrent que l’évolution peut produire des capacités complexes dans des cerveaux et des lignées très différents.
