En français courant, la réponse est moins exotique qu’on pourrait l’imaginer : on parle simplement d’une femelle du corbeau ou d’un corbeau femelle. Aucun équivalent aussi courant que « biche » pour le cerf ou « laie » pour le sanglier ne s’est imposé. Mais l’histoire de la langue réserve tout de même quelques surprises.
La femelle du corbeau n’a pas de nom spécifique dans l’usage courant
Dans les dictionnaires français contemporains de référence, « corbeau » est un nom masculin désignant l’oiseau, sans féminin zoologique usuel distinct. Pour préciser le sexe d’un individu, il faut donc généralement ajouter « mâle » ou « femelle ».
Il faut toutefois être prudent avec l’affirmation selon laquelle aucun mot n’aurait jamais existé.
Des lexiques d’ancien français attestent en effet le terme « corbe » pour désigner une femelle du corbeau. Le mot « corbelle » apparaît également dans quelques sources beaucoup plus rares. Ces formes n’appartiennent cependant pas au vocabulaire zoologique standard actuel.
En pratique, si un ornithologue observe aujourd’hui une femelle de Grand Corbeau (Corvus corax), il parlera donc tout simplement d’une femelle.
Cette situation n’a rien d’exceptionnel. Chez de nombreux animaux sauvages, le même nom d’espèce sert aux deux sexes et l’on ajoute « mâle » ou « femelle » lorsque cette précision est nécessaire.
Mâles et femelles se ressemblent énormément
Cette simplicité du vocabulaire correspond aussi à une réalité pratique : le sexe d’un Grand Corbeau est difficile à déterminer à l’œil nu.
Mâles et femelles possèdent le même plumage entièrement noir et les mêmes grandes caractéristiques morphologiques. Les femelles peuvent être en moyenne un peu plus petites, mais les dimensions des deux sexes se chevauchent largement.
Il serait donc hasardeux de regarder deux corbeaux perchés sur une branche et d’annoncer avec assurance : « celui de gauche est la femelle ».
Le Cornell Lab of Ornithology donne pour le Grand Corbeau une longueur d’environ 56 à 69 centimètres et une envergure proche de 116 à 118 centimètres, sans proposer de critère visuel simple permettant au promeneur de distinguer les sexes.
Contrairement au canard mandarin, chez lequel le dimorphisme sexuel saute littéralement aux yeux pendant la période nuptiale, le Grand Corbeau offre donc très peu d’indices extérieurs évidents.
Cette ressemblance entre sexes porte le nom de dimorphisme sexuel faible. Elle ne signifie évidemment pas que mâles et femelles sont anatomiquement identiques, simplement que leurs différences sont discrètes extérieurement.
La corneille n’est surtout pas la femelle du corbeau
C’est probablement la confusion la plus répandue.
Parce que « corneille » est grammaticalement féminin et que cet oiseau ressemble beaucoup au corbeau, certains imaginent encore qu’il s’agit de sa femelle. Pourtant, corbeaux et corneilles sont des oiseaux différents.
La distinction est ancienne : dès le XVIIe siècle, des ouvrages de langue soulignaient déjà que la corneille n’était pas la femelle du corbeau.
Aujourd’hui, la classification zoologique ne laisse aucune ambiguïté. Le Grand Corbeau porte le nom scientifique Corvus corax, tandis que la Corneille noire, très commune en France, est Corvus corone. Les deux appartiennent au genre Corvus et à la famille des corvidés, ce qui explique leur ressemblance, mais il s’agit bien d’espèces distinctes.
Le Grand Corbeau est généralement plus massif, avec un bec particulièrement puissant, des plumes de gorge ébouriffées et une queue davantage cunéiforme en vol. La Corneille noire possède une silhouette plus compacte et une queue plus arrondie.
Pour qui commence à observer les oiseaux, la confusion est compréhensible. Après quelques rencontres, la différence devient pourtant nettement plus facile à percevoir.
Le mot « corbeau » vient bien du latin
L’histoire du mot est elle aussi intéressante, mais mérite une petite correction par rapport à une idée parfois reprise.
Le français « corbeau » remonte au latin corvus. Le CNRTL retrace son passage par des formes anciennes telles que corp, corf puis corbel avant l’apparition du mot moderne.
Il n’est en revanche pas établi que corvus ait été créé directement comme une imitation du croassement de l’oiseau. Présenter cette origine comme une certitude serait donc aller trop loin.
Le français a conservé un nom grammaticalement masculin pour désigner l’espèce, comme il le fait avec de nombreux autres animaux. Cela ne signifie pas que chaque individu désigné par le mot soit forcément un mâle.
C’est exactement le même mécanisme lorsque nous disons « une espèce de corbeau » ou « le Grand Corbeau » pour parler indifféremment de l’ensemble des individus.
L’idée selon laquelle cette absence de féminin serait nécessairement la conséquence d’une volonté historique de rendre les femelles animales invisibles est également difficile à démontrer. L’histoire du vocabulaire animal dépend de nombreux facteurs, notamment des usages, des traditions rurales, de la chasse, de l’élevage et de l’évolution propre de chaque mot.
Le comportement au nid donne davantage d’indices
Si le plumage aide peu, la période de reproduction permet parfois de mieux comprendre le rôle des deux partenaires.
Chez le Grand Corbeau, la femelle assure l’incubation des œufs, pendant environ 20 à 25 jours. Selon le Cornell Lab of Ornithology, le mâle participe à l’apport de certains matériaux, tandis que la femelle réalise l’essentiel de la construction du nid.
Après l’éclosion, les deux parents nourrissent et protègent les jeunes.
Les corbeaux vivent fréquemment par couples et les partenaires peuvent rester associés tout au long de l’année. Ils sont généralement décrits comme monogames. Il faut toutefois nuancer l’expression souvent employée selon laquelle ils seraient systématiquement « en couple pour la vie » : les données disponibles ne permettent pas d’en faire une règle absolue pour tous les individus.
Leur organisation sociale est d’autant plus fascinante que les corvidés possèdent des capacités cognitives remarquables. Résolution de problèmes, mémorisation d’informations et interactions sociales complexes ont fait de ces oiseaux des sujets privilégiés pour les chercheurs qui étudient l’intelligence animale.

Une femelle presque impossible à identifier au premier regard
Une fois sortie du contexte du nid, reconnaître une femelle avec certitude redevient extrêmement compliqué.
Le mâle tend à être plus massif en moyenne, mais la taille seule ne constitue pas un critère fiable pour sexer un individu isolé. Un grand spécimen peut être une femelle et un individu plus petit un mâle.
Dans les études scientifiques, les spécialistes disposent de méthodes plus fiables : mesures morphométriques combinées, observation de la reproduction et, lorsque cela est nécessaire, analyses génétiques.
Pour le promeneur qui aperçoit simplement un oiseau noir planer au-dessus d’une falaise, la meilleure réponse restera souvent : « c’est un Grand Corbeau ». Son sexe restera, lui, inconnu.
Et ce n’est finalement pas très gênant. L’animal ne semble pas particulièrement préoccupé par le fait que notre vocabulaire ne lui ait pas attribué un prénom différent selon son sexe.
Faut-il inventer un nouveau nom pour la femelle ?
Des formes comme « corbelle », « corvelle » ou « croassine » circulent parfois sur Internet. Elles peuvent être amusantes ou poétiques, mais elles ne constituent pas des noms zoologiques officiels.
Le cas de « corbelle » est un peu particulier puisque le terme est attesté dans certaines ressources lexicales, mais son emploi est extrêmement rare et il ne s’est pas imposé dans le français contemporain.
Quant au vieux mot « corbe », son existence montre surtout que la langue a connu davantage de variantes qu’on pourrait le croire.
Il n’y a donc pas véritablement de « trou » que la science devrait combler. Une langue ne fournit pas nécessairement un nom distinct au mâle et à la femelle de chaque espèce.
Pour désigner précisément l’animal aujourd’hui, « femelle du Grand Corbeau » reste la formulation la plus claire et la moins ambiguë.
La vraie curiosité ne réside finalement pas dans l’absence d’un mot spectaculaire. Elle tient plutôt au contraste entre notre besoin de nommer chaque chose et une nature qui se soucie assez peu de nos catégories grammaticales. Chez le corbeau, mâle et femelle se ressemblent tant que, la plupart du temps, nous les observons sans même savoir lequel des deux nous regarde.