Parmi les espèces récemment décrites figure notamment un étonnant ver aux écailles irisées capable de vivre autour de carcasses de baleines, mais aussi dans d’autres habitats profonds dépendant de la chimiosynthèse. Une seconde découverte concerne un tunicier prédateur collecté jusqu’à 4 000 mètres sous la surface.
Une carcasse de baleine devient un écosystème entier
Lorsqu’un grand cétacé meurt en pleine mer, son corps peut progressivement sombrer jusqu’au plancher océanique. Dans les profondeurs, cette énorme quantité de matière organique constitue une ressource exceptionnelle.
De nombreux charognards arrivent d’abord pour consommer les tissus mous. Poissons, crustacés et autres organismes peuvent profiter de cette abondance pendant plusieurs mois.
Une fois la majeure partie de la chair disparue, l’histoire continue. Les os riches en lipides alimentent d’autres communautés beaucoup plus spécialisées et peuvent entretenir un écosystème pendant des années.
Des bactéries remplacent l’énergie du soleil
À plusieurs kilomètres de profondeur, la lumière solaire ne permet plus la photosynthèse. Certains écosystèmes reposent donc sur une autre source d’énergie : la chimiosynthèse.
Des bactéries utilisent des composés chimiques présents dans leur environnement pour fabriquer de la matière organique. Autour des carcasses de baleines, certains processus de décomposition produisent notamment des substances capables d’alimenter ces microorganismes.
Ces bactéries constituent ensuite la base d’un réseau alimentaire auquel participent de nombreux invertébrés spécialisés.
Un étonnant ver scintillant découvert dans plusieurs habitats
Parmi les espèces récemment décrites figure Photinopolynoe iskrae, surnommé « Iskra’s glitter worm » en raison de ses écailles particulièrement irisées.
Ce ver marin appartient aux polychètes, un vaste groupe d’annélides extrêmement diversifié dans les océans.
Les scientifiques ont découvert que cette espèce ne vivait pas uniquement autour des carcasses de baleines. Des spécimens ont également été collectés près de morceaux de bois tombés au fond de l’océan et de suintements de méthane.
Cette faculté à exploiter plusieurs types d’écosystèmes des grands fonds le distingue de plusieurs espèces apparentées davantage spécialisées.
Pourquoi le bois et les baleines attirent-ils parfois les mêmes animaux ?
Une baleine et un tronc d’arbre semblent n’avoir presque rien en commun. Pourtant, une fois déposés au fond de l’océan, ils deviennent tous deux des concentrations inhabituelles de matière organique.
Leur dégradation peut créer des conditions favorables à des communautés microbiennes utilisant des réactions chimiques plutôt que la lumière pour produire leur énergie.
Certains animaux des profondeurs se sont spécialisés dans ces petites oasis dispersées sur d’immenses plaines abyssales.
Une autre créature étonnante découverte jusqu’à 4 000 mètres
Les chercheurs de la Scripps Institution of Oceanography ont également participé à la description d’un tunicier particulièrement inhabituel : Kaikoja undume.
Des spécimens ont été collectés entre 2 000 et 4 000 mètres de profondeur au large du nord de l’Australie-Occidentale.
Les tuniciers sont des animaux marins qui restent généralement fixés au fond une fois adultes. Beaucoup filtrent simplement l’eau afin d’en extraire de minuscules particules alimentaires.
Kaikoja undume appartient cependant à une famille beaucoup plus étrange : les Octacnemidae, des tuniciers des profondeurs capables de capturer des proies relativement grandes.
Une sorte de piège vivant attend les proies
Chez ces animaux, l’un des siphons caractéristiques des tuniciers a évolué pour former une structure ressemblant à une bouche largement ouverte.
Elle peut capturer de petits crustacés et d’autres organismes passant à proximité. Dans un environnement où la nourriture est rare, cette adaptation permet d’exploiter des ressources qu’un simple système de filtration ne suffirait pas toujours à obtenir.
L’apparence presque transparente de ces animaux renforce encore leur aspect inhabituel lorsqu’ils sont observés dans les profondeurs.
Les robots permettent d’atteindre ces mondes inaccessibles
Étudier des animaux vivant à plusieurs kilomètres sous la surface serait pratiquement impossible avec des plongeurs. Les équipes utilisent donc des véhicules sous-marins télécommandés, ou ROV.
Ces robots peuvent descendre à de grandes profondeurs, filmer les organismes directement dans leur environnement et prélever avec précision quelques spécimens.
Une fois remontés à bord, les animaux sont photographiés, mesurés, analysés génétiquement puis conservés dans des collections scientifiques afin de pouvoir être réétudiés pendant plusieurs décennies.
Des milliers d’espèces marines sont encore décrites chaque année
Ces deux animaux ne représentent qu’une infime partie des découvertes récentes. Selon le World Register of Marine Species, plus de 2 500 nouvelles espèces marines ont été identifiées au cours de l’année 2025.
Cette richesse rejoint les découvertes réalisées dans la faune méconnue des grands fonds, où de nouvelles espèces et même de nouveaux groupes taxonomiques continuent régulièrement d’être décrits.
Les océans profonds figurent en effet parmi les environnements les moins inventoriés de notre planète.
Pourquoi identifier ces espèces est-il important ?
Donner un nom scientifique à un animal permet de distinguer précisément l’espèce, d’étudier son aire de répartition et de comparer ses populations.
Ce travail de taxonomie devient également indispensable lorsqu’il faut évaluer l’impact d’une activité humaine sur un écosystème.
Si une espèce n’a jamais été décrite, il devient particulièrement difficile de déterminer si elle est rare, menacée ou présente dans plusieurs régions.
Les carcasses de baleines sont de véritables îlots de biodiversité
Dans l’immensité relativement pauvre des plaines abyssales, la chute d’une baleine concentre soudainement une quantité gigantesque de matière organique en un seul point.
Au fil des différentes étapes de décomposition, les espèces qui fréquentent la carcasse changent. Certaines arrivent rapidement, tandis que d’autres dépendent de transformations chimiques qui se produisent beaucoup plus tard.
Chaque carcasse peut ainsi fonctionner comme une petite île biologique isolée sur le plancher océanique.
Les abysses sont encore loin d’avoir livré tous leurs secrets
Découvrir un ver scintillant capable d’exploiter plusieurs habitats extrêmes ou un tunicier transformé en prédateur rappelle à quel point l’évolution peut produire des solutions inattendues.
Ces espèces vivent dans des environnements soumis au froid, à une pression immense, à l’obscurité permanente et à une disponibilité très irrégulière de nourriture.
Les carcasses de baleines, les morceaux de bois immergés et les suintements de méthane montrent toutefois que même dans les profondeurs les plus hostiles, de petites oasis peuvent soutenir une remarquable biodiversité abyssale.
Et puisque des milliers de nouvelles espèces marines continuent d’être décrites chaque année, les prochaines explorations des grands fonds devraient encore réserver de nombreuses surprises.
