Les observations, publiées en 2025 dans la revue scientifique Behaviour, renforcent l’idée que les chimpanzés peuvent transmettre socialement des habitudes qui ne semblent apporter aucun bénéfice pratique immédiat. Un phénomène particulièrement intéressant pour comprendre les origines évolutives de la culture.
Une étrange habitude apparue chez des chimpanzés
L’histoire remonte aux années 2010 au Chimfunshi Wildlife Orphanage Trust, un sanctuaire situé en Zambie. Une femelle baptisée Julie avait commencé à glisser un brin d’herbe dans son oreille et à le laisser dépasser pendant ses activités quotidiennes.
Le geste semblait dépourvu de fonction particulière. Pourtant, plusieurs membres de son groupe ont progressivement reproduit cette habitude. Une étude publiée en 2014 avait déjà montré que huit chimpanzés sur douze du groupe avaient adopté ce comportement.
Plus étonnant encore, la tradition s’est maintenue quelque temps après la disparition de Julie, celle qui semblait l’avoir initiée.
Une nouvelle « mode » apparaît dix ans plus tard
Plus d’une décennie après cette première observation, les chercheurs ont découvert un phénomène comparable dans un autre groupe du même sanctuaire.
Cette nouvelle communauté n’avait pas de contact direct avec celle où la première habitude avait été observée. Pourtant, plusieurs de ses membres ont eux aussi commencé à placer des brins d’herbe dans leurs oreilles.
Selon l’étude publiée en 2025, cinq individus sur huit observés ont adopté cette pratique. Un autre comportement encore plus surprenant s’est parallèlement diffusé dans le groupe : six individus sur huit ont laissé pendre des brins d’herbe depuis une autre partie de leur corps.
Les chercheurs parlent de comportements sans fonction apparente, car aucune utilité alimentaire, médicale ou directement liée à la survie n’a pu être mise en évidence.
Les chimpanzés se copient-ils vraiment entre eux ?
Pour répondre à cette question, l’équipe a analysé la manière dont les comportements apparaissaient puis se diffusaient dans le groupe.
Les résultats montrent une forte signature de l’apprentissage social : les chimpanzés semblent adopter ces habitudes après les avoir observées chez leurs congénères, plutôt que de les inventer chacun indépendamment.
Cette faculté n’est pas propre aux primates. Les chercheurs découvrent régulièrement une importante capacité d’apprentissage chez d’autres animaux, capables d’adapter leurs habitudes lorsqu’une nouvelle situation devient avantageuse ou lorsqu’ils observent leur environnement.
Les humains pourraient-ils avoir influencé cette tendance ?
Un détail a particulièrement retenu l’attention des chercheurs : les deux groupes dans lesquels cette habitude est apparue partageaient certains soigneurs humains.
Ces derniers ont expliqué qu’il leur arrivait de mettre un brin d’herbe ou une petite tige dans leur oreille pour la nettoyer, parfois devant les chimpanzés.
Cette observation ouvre une hypothèse intéressante : les animaux auraient éventuellement pu reproduire un geste observé chez les humains avant de le transmettre entre eux. Les chercheurs ne présentent toutefois pas cette explication comme définitivement démontrée.
Pourquoi copier un comportement qui ne sert apparemment à rien ?
C’est précisément cette absence d’utilité évidente qui intéresse les spécialistes du comportement animal.
La majorité des traditions documentées chez les chimpanzés concernent des gestes ayant une fonction pratique : utiliser un outil pour accéder à de la nourriture, casser une noix avec une pierre ou adopter une technique particulière pour rechercher des termites.
Ici, le comportement ne semble améliorer ni l’alimentation ni la sécurité des animaux. Il pourrait donc remplir une fonction sociale plus discrète.
Imiter un congénère peut, par exemple, contribuer à renforcer la proximité entre les individus ou le sentiment d’appartenance au groupe. Cette possibilité reste étudiée et ne constitue pas encore une explication définitive.
Peut-on vraiment parler de mode chez les chimpanzés ?
Le terme « mode » est surtout une manière accessible de décrire le phénomène. Les chercheurs parlent plus précisément de tradition sociale ou de comportement non instrumental transmis entre individus.
Comme chez l’être humain, une mode se caractérise notamment par la diffusion temporaire d’un comportement qui ne procure pas nécessairement de bénéfice pratique.
Les chimpanzés observés répondent en partie à cette définition : une nouveauté apparaît chez un individu, puis d’autres membres du groupe l’imitent progressivement.
Un phénomène observé dans un sanctuaire, pas dans la nature
Les observations ont été réalisées chez des chimpanzés vivant en captivité dans un sanctuaire. Ce contexte doit être pris en compte avant de généraliser les résultats à toutes les populations sauvages.
Les chercheurs avancent notamment que les chimpanzés vivant dans un environnement protégé disposent peut-être de davantage de temps pour adopter des habitudes sans utilité immédiate.
Dans la nature, les animaux doivent consacrer beaucoup d’énergie à chercher leur nourriture, se déplacer, éviter les dangers et surveiller leurs relations avec les autres groupes.
Cela ne signifie pas pour autant que les chimpanzés sauvages sont dépourvus de traditions. De nombreuses techniques de recherche de nourriture et d’utilisation d’outils diffèrent déjà d’une communauté à l’autre.
Ce comportement apporte de nouveaux indices sur la culture animale
Depuis plusieurs décennies, les éthologues accumulent les preuves montrant que certaines espèces peuvent transmettre des traditions par apprentissage plutôt que par simple héritage génétique.
Les chimpanzés constituent l’un des exemples les mieux étudiés. Certaines populations utilisent des outils particuliers tandis que d’autres, vivant pourtant dans des environnements comparables, ne les emploient pas.
La nouveauté de ces observations tient au caractère apparemment arbitraire du comportement. Copier précisément un geste qui ne semble pas nécessaire à la survie pourrait révéler une dimension supplémentaire de la culture animale.
Une frontière avec l’humain de plus en plus difficile à tracer
Les humains restent capables d’une accumulation culturelle d’une complexité exceptionnelle, depuis le langage jusqu’aux technologies. Les chercheurs ne prétendent donc pas qu’une brindille placée dans une oreille équivaut aux systèmes culturels humains.
Ces observations montrent néanmoins que certaines briques fondamentales de la culture, notamment l’imitation et la transmission de comportements arbitraires, existent également chez nos proches cousins.
Une simple brindille suffit ainsi à soulever une question fascinante : combien d’habitudes que nous pensions exclusivement humaines possèdent, sous une forme plus élémentaire, des racines beaucoup plus anciennes dans l’évolution des primates ?
