La découverte ne se limite pas à ajouter quelques noms supplémentaires au catalogue du vivant. Les chercheurs ont également mis en évidence une famille et même une nouvelle superfamille, un niveau de classification dont la découverte est particulièrement rare. De quoi rappeler à quel point notre connaissance du monde animal reste incomplète.
24 espèces inconnues découvertes dans les profondeurs du Pacifique
Les animaux étudiés sont des amphipodes, de petits crustacés apparentés notamment aux gammares que l’on rencontre dans les eaux douces et marines.
Les spécimens proviennent de la zone Clarion-Clipperton, ou CCZ, une immense région des fonds marins du Pacifique central qui couvre environ six millions de kilomètres carrés.
Les analyses ont permis aux scientifiques de décrire 24 nouvelles espèces appartenant à dix familles différentes. Certaines sont des prédatrices, tandis que d’autres se nourrissent de matières organiques ou de carcasses qui atteignent les profondeurs.
Les résultats ont été publiés en mars 2026 dans un numéro spécial de la revue scientifique ZooKeys consacré aux amphipodes des grands fonds.
Une nouvelle branche apparaît dans l’arbre du vivant
L’une des découvertes les plus remarquables concerne un groupe d’animaux dont les particularités étaient suffisamment importantes pour nécessiter la création d’une nouvelle famille, les Mirabestiidae.
Les chercheurs sont même allés plus loin en établissant une nouvelle superfamille baptisée Mirabestioidea.
En taxonomie, une superfamille rassemble plusieurs familles présentant des liens évolutifs communs. En découvrir une nouvelle est donc beaucoup plus rare que de décrire une simple nouvelle espèce.
Tammy Horton, spécialiste des amphipodes au National Oceanography Centre britannique et coauteure des travaux, souligne le caractère exceptionnel d’une telle découverte. Elle permet d’ajouter une branche entière à notre représentation de l’évolution de ces crustacés.
Des animaux adaptés à un environnement extrême
La zone Clarion-Clipperton se situe à plusieurs milliers de mètres de profondeur. Il n’y a pratiquement aucune lumière, les températures sont basses et la pression est considérable.
Pour survivre dans ces conditions, les animaux des grands fonds ont développé des adaptations parfois très éloignées de celles rencontrées près de la surface.
Certains amphipodes sont des charognards capables de détecter une source de nourriture rare à grande distance. D’autres chassent les petits organismes vivant dans les sédiments ou à proximité du fond.
Les chercheurs ont également établi pour plusieurs genres les observations les plus profondes jamais enregistrées, repoussant ainsi les limites connues de leur distribution.
La génétique permet de distinguer des espèces presque identiques
Identifier une nouvelle espèce ne repose plus uniquement sur l’observation de sa forme au microscope.
Les scientifiques utilisent désormais également des outils génétiques permettant de comparer des séquences d’ADN. Plusieurs des amphipodes étudiés ont ainsi reçu leurs premiers codes-barres moléculaires.
Cette approche permet de distinguer des espèces morphologiquement très proches et de mieux reconstituer leurs relations évolutives.
Elle devient particulièrement importante dans les grands fonds, où de nombreux organismes restent connus à partir d’un nombre très limité de spécimens.
Plus de 90 % des espèces de la région resteraient encore sans nom
Malgré les décennies d’exploration océanographique, les chercheurs estiment qu’une immense partie de la faune de la zone Clarion-Clipperton n’a toujours pas reçu de description scientifique formelle.
Selon les spécialistes impliqués dans ces travaux, plus de 90 % des espèces rencontrées dans cette région resteraient encore sans nom.
Ce chiffre illustre l’écart considérable qui existe entre les espèces présentes dans les océans et celles effectivement recensées par la science.
Cette situation fait écho à d’autres découvertes récentes, comme celle d’une nouvelle espèce marine identifiée aux Galápagos, qui montre elle aussi combien la faune océanique conserve encore une large part de mystère.
Pourquoi donner un nom à toutes ces espèces ?
La taxonomie peut sembler être une discipline essentiellement consacrée à attribuer des noms latins aux animaux. Son rôle est pourtant beaucoup plus important.
Pour protéger une espèce, il faut d’abord savoir qu’elle existe, pouvoir la distinguer des autres et connaître son aire de répartition.
Une description scientifique fournit cette identité. Elle permet ensuite aux écologues, aux autorités et aux organismes de conservation de parler précisément du même animal et de suivre l’évolution de ses populations.
Les nouvelles données récoltées dans la zone Clarion-Clipperton peuvent ainsi servir à mieux comprendre la biodiversité des grands fonds avant toute modification importante de leur environnement.
Une région également convoitée pour ses ressources minières
La zone Clarion-Clipperton intéresse les biologistes, mais aussi l’industrie minière. Ses fonds abritent d’importantes concentrations de nodules polymétalliques contenant notamment du manganèse, du nickel, du cobalt et du cuivre.
Plusieurs États et entreprises explorent la possibilité d’exploiter ces ressources dans le futur. Cette perspective nourrit un débat scientifique et politique sur les conséquences potentielles de l’exploitation minière des grands fonds.
Documenter les espèces présentes avant toute exploitation est donc essentiel pour évaluer les risques et déterminer quels organismes pourraient être affectés.
Les travaux s’inscrivent d’ailleurs dans la Sustainable Seabed Knowledge Initiative de l’Autorité internationale des fonds marins, dont l’un des objectifs est d’améliorer rapidement les connaissances sur les espèces de ces écosystèmes.
Une collaboration internationale pour accélérer les découvertes
Décrire 24 espèces en peu de temps demande normalement plusieurs années de travail. Pour accélérer le processus, 16 spécialistes et jeunes chercheurs se sont réunis lors d’un atelier de taxonomie organisé en 2024 à l’université de Łódź, en Pologne.
Des scientifiques du National Oceanography Centre, du Natural History Museum de Londres, du Canadian Museum of Nature et de plusieurs universités et organismes internationaux ont participé aux analyses.
Cette organisation collective a permis de décrire plus de vingt espèces en moins d’un an, un rythme difficilement atteignable lorsque chaque spécialiste travaille séparément.
Des noms parfois inspirés de proches ou même de jeux vidéo
Une fois une espèce reconnue comme nouvelle, reste encore à lui trouver un nom. Et cette étape laisse parfois davantage de place à la personnalité des chercheurs.
Plusieurs espèces ont été baptisées en hommage à des scientifiques ou à leurs proches. Mirabestia maisie, appartenant à la nouvelle superfamille, porte par exemple le prénom de la fille de l’une des chercheuses.
Une autre espèce, Lepidepecreum myla, doit quant à elle son nom à un personnage de jeu vidéo. Un clin d’œil choisi par son auteur en raison des similitudes qu’il voyait entre ces petits arthropodes évoluant dans l’obscurité.
Une découverte qui montre tout ce qu’il reste à apprendre
L’identification de quelques nouveaux animaux est déjà intéressante. Découvrir simultanément 24 espèces, deux nouveaux genres, une nouvelle famille et une superfamille entière donne une autre mesure de l’immensité de ce qui reste inconnu.
Ces crustacés ne sont peut-être que quelques représentants parmi des milliers d’espèces des profondeurs qui n’ont encore jamais reçu de nom.
Cette découverte rappelle ainsi une réalité fascinante : l’époque des grandes explorations biologiques n’est pas terminée. Une partie considérable du monde animal reste encore à découvrir, parfois à plusieurs kilomètres seulement sous la surface de nos océans.
