Une étude menée autour de l’île Southampton, dans le Nunavut canadien, a montré que certaines étoiles de mer de la famille des Pterasteridae peuvent occuper le rôle de super-prédateur des fonds marins. Une découverte qui oblige à regarder autrement les réseaux alimentaires de l’Arctique.
Un prédateur inattendu règne au fond de l’océan
Les étoiles de mer donnent rarement l’image d’animaux redoutables. Leur déplacement lent et leur silhouette familière semblent bien éloignés de celles d’un ours polaire ou d’une orque.
Pourtant, certaines espèces sont de véritables prédatrices. Les Pterasteridae étudiées dans l’Arctique se nourrissent d’autres invertébrés et atteignent des niveaux trophiques particulièrement élevés.
Dans leur environnement benthique, c’est-à-dire sur ou près du fond marin, elles occupent ainsi une position comparable à celle des grands prédateurs des eaux libres.
Les chercheurs ont analysé plus de 1 500 animaux
Pour reconstituer le réseau alimentaire, Rémi Amiraux et ses collègues ont étudié 881 échantillons d’invertébrés benthiques appartenant à 97 taxons.
Ils ont également analysé 699 spécimens provenant de la partie pélagique de l’écosystème, comprenant poissons, invertébrés, oiseaux marins et mammifères.
Cette comparaison a permis de confronter directement la complexité des deux mondes : celui de la colonne d’eau et celui du plancher océanique.
Les fonds marins sont beaucoup plus complexes qu’on ne le pensait
Les réseaux trophiques benthiques ont longtemps été considérés comme relativement simples, constitués principalement d’organismes occupant les niveaux inférieurs de la chaîne alimentaire.
Les résultats montrent au contraire qu’ils possèdent plusieurs niveaux trophiques et une organisation comparable à celle des communautés vivant dans les eaux libres.
Le niveau trophique moyen mesuré dans le compartiment benthique était proche de celui du compartiment pélagique, signe que le fond marin abrite un réseau alimentaire complet.
Pourquoi comparer une étoile de mer à un ours polaire ?
Les chercheurs ne prétendent évidemment pas qu’une étoile de mer possède la force, la taille ou les techniques de chasse d’un ours blanc.
La comparaison concerne leur position écologique. Dans les eaux de surface et sur la banquise, l’ours polaire se trouve au sommet du réseau alimentaire. Sur les fonds marins étudiés, certaines étoiles de mer occupent une place similaire.
Les auteurs les décrivent ainsi comme l’équivalent benthique de l’ours polaire, c’est-à-dire le prédateur dominant de leur propre compartiment écologique. :contentReference[oaicite:2]{index=2}
Ces étoiles de mer consomment elles-mêmes des prédateurs
La position élevée des Pterasteridae tient notamment à leur régime alimentaire. Certaines se nourrissent d’éponges, de cnidaires benthiques et d’autres invertébrés occupant déjà des niveaux trophiques relativement élevés.
Autrement dit, elles ne se contentent pas de brouter ou de filtrer de minuscules particules. Elles peuvent s’attaquer à des organismes qui sont eux-mêmes prédateurs ou consommateurs secondaires.
Cette alimentation contribue à les placer au sommet de la chaîne alimentaire benthique.
Des charognardes opportunistes comme les ours polaires
La comparaison avec l’ours blanc va encore un peu plus loin. Certaines étoiles de mer peuvent également profiter de carcasses qui atteignent le plancher océanique.
Les ours polaires exploitent eux aussi opportunément les carcasses de grands mammifères marins lorsqu’elles deviennent disponibles.
Cette capacité à alterner chasse et consommation de charognes permet aux grands prédateurs d’exploiter différentes ressources lorsque les conditions changent.
Une carcasse tombée au fond devient une ressource exceptionnelle
Lorsqu’un animal marin meurt dans les eaux supérieures, son corps peut finir par atteindre les profondeurs. Pour les habitants du fond, cette arrivée constitue une importante concentration de nourriture.
Les communautés abyssales profitent particulièrement de ces événements. Certaines carcasses de baleines deviennent de véritables oasis pour la faune marine, accueillant successivement de nombreux animaux et microorganismes.
Ces transferts de matière relient directement la vie de la surface à celle du plancher océanique.
Le fond et la surface ne fonctionnent pas séparément
L’un des enseignements majeurs de l’étude tient précisément à cette connexion.
Les réseaux pélagiques et benthiques constituent deux sous-systèmes distincts, mais ils échangent continuellement matière et énergie. Des organismes vivants, des déchets biologiques et des carcasses passent de l’un à l’autre.
Modifier fortement les populations du fond peut donc produire des conséquences jusque dans les eaux supérieures.
Une étoile de mer pourrait indirectement influencer les morses
Les chercheurs donnent un exemple particulièrement parlant. Si des étoiles de mer prédatrices consomment davantage de bivalves, les populations de ces mollusques peuvent diminuer.
Or, les morses dépendent fortement de certaines ressources benthiques pour se nourrir.
Une modification de l’abondance des bivalves pourrait donc influencer le comportement et la distribution des morses, puis indirectement d’autres prédateurs situés encore plus haut dans le réseau alimentaire, dont l’ours polaire.
La lenteur ne signifie pas l’inefficacité
Notre perception des prédateurs est souvent biaisée par les animaux rapides et spectaculaires. Lions, requins ou rapaces correspondent immédiatement à l’image d’un chasseur.
Une étoile de mer se déplaçant lentement sur le fond semble beaucoup moins impressionnante. Pourtant, son efficacité doit être évaluée à l’échelle de son propre environnement.
Elle n’a pas besoin de poursuivre une proie à grande vitesse pour exercer une forte influence sur les populations qu’elle consomme.
Les étoiles de mer utilisent une méthode de digestion étonnante
Chez plusieurs espèces, la capture et la digestion des proies reposent sur une anatomie particulièrement originale.
Certaines étoiles de mer sont capables de faire sortir une partie de leur estomac hors de leur corps afin de commencer à digérer une proie extérieurement.
Cette stratégie leur permet notamment de consommer des animaux protégés par une coquille ou difficiles à avaler directement.
Un rôle écologique qui pourrait dépasser l’Arctique
Les Pterasteridae ne vivent pas uniquement autour de l’île Southampton. Des représentants de ce groupe sont présents dans différents océans.
Les auteurs de l’étude suggèrent donc que leur rôle de grands prédateurs benthiques pourrait être beaucoup plus répandu qu’on ne l’imaginait.
Dans d’autres régions, l’équivalent de surface ne serait plus nécessairement l’ours polaire : il pourrait s’agir d’un requin, d’une orque ou d’un autre prédateur dominant.
Pourquoi cette découverte compte pour la protection des océans
Si les fonds marins abritent des réseaux alimentaires aussi complexes que ceux de la colonne d’eau, les perturbations qui les affectent peuvent avoir des conséquences beaucoup plus larges qu’on ne le pensait.
Le chalutage de fond, par exemple, modifie directement les communautés benthiques et peut ainsi influencer des espèces situées ailleurs dans le réseau alimentaire.
Les chercheurs estiment donc que les politiques de conservation marine doivent prendre davantage en compte ces communautés souvent moins visibles.
L’ours polaire ne perd pas réellement son trône
Dire que l’étoile de mer « détrône » l’ours polaire est évidemment une image. Les deux animaux n’occupent pas exactement le même habitat et ne sont pas en compétition directe pour une position unique.
Ils dominent chacun un compartiment différent d’un même grand réseau écologique : l’ours blanc dans le monde pélagique et certaines étoiles de mer sur le fond.
La découverte est finalement plus intéressante que le simple duel suggéré par le titre. Elle révèle que le super-prédateur de l’Arctique peut prendre des formes radicalement différentes selon que l’on regarde au-dessus ou au-dessous du plancher marin.
Un changement de regard sur les fonds marins
L’étude rappelle surtout qu’un écosystème ne doit pas être jugé à l’apparence spectaculaire de ses habitants.
Sous les eaux glacées, des animaux lents et relativement discrets peuvent exercer une influence comparable à celle de prédateurs emblématiques beaucoup plus imposants.
Les étoiles de mer arctiques montrent ainsi qu’une grande partie du fonctionnement des océans se déroule hors de notre vue. Et plus les chercheurs étudient précisément les fonds marins, plus la frontière entre les espèces « modestes » et les véritables maîtres de leur écosystème devient difficile à tracer.
