Notre connaissance repose essentiellement sur quelques individus échoués et des fragments osseux. Chaque nouveau spécimen représente donc une occasion exceptionnelle d’en apprendre davantage sur ce véritable fantôme des océans.
Une baleine connue pendant longtemps grâce à quelques os
L’histoire scientifique de l’espèce commence au XIXe siècle. En 1872, Henry Hammersley Travers récupère une partie de mâchoire sur l’île Pitt, en Nouvelle-Zélande. Pendant des décennies, ces fragments et quelques autres restes constituent pratiquement tout ce que les chercheurs connaissent de l’animal.
Les analyses morphologiques puis génétiques ont finalement permis de comprendre que plusieurs os attribués à différents cétacés appartenaient en réalité à une même espèce : Mesoplodon traversii.
Cette histoire montre à quel point identifier une espèce marine rare peut devenir complexe lorsqu’elle vit loin des côtes et passe une grande partie de son existence dans les profondeurs.
Personne ne l’a encore observée vivante en pleine mer
Le Department of Conservation néo-zélandais considère toujours la baleine à bec de Travers comme probablement la baleine la plus rare et la moins connue au monde.
Un individu a bien été retrouvé vivant lors d’un échouage en Nouvelle-Zélande en 2017, mais il est mort peu après. Cela ne constitue donc pas une observation de l’espèce évoluant normalement dans son environnement marin.
À ce jour, les scientifiques ne disposent toujours pas d’une observation confirmée permettant d’étudier directement son comportement en pleine mer.
Pourquoi est-elle aussi difficile à trouver ?
La baleine à bec de Travers appartient aux Ziphiidés, une famille de cétacés réputée pour son mode de vie particulièrement discret.
Les baleines à bec passent beaucoup de temps sous la surface et certaines espèces de cette famille réalisent des plongées remarquablement longues et profondes. Elles fréquentent généralement les eaux océaniques profondes, loin des zones où les observations humaines sont les plus nombreuses.
À cela s’ajoutent des remontées en surface relativement brèves, ce qui réduit encore les chances de rencontrer et d’identifier correctement un individu.
Un mâle de cinq mètres retrouvé en Nouvelle-Zélande
En juillet 2024, un cétacé d’environ cinq mètres est retrouvé mort près de l’embouchure du Taiari, dans la région d’Otago en Nouvelle-Zélande.
L’examen initial laisse penser qu’il s’agit d’une baleine à bec de Travers. Une analyse génétique confirme ensuite cette identification.
La découverte prend une importance exceptionnelle : contrairement à plusieurs restes retrouvés auparavant, le corps est suffisamment bien conservé pour permettre une étude anatomique approfondie.
Une première dissection historique
En décembre 2024, des scientifiques, spécialistes des mammifères marins et représentants māoris participent à la première dissection complète connue d’un spécimen de cette espèce.
L’examen offre enfin la possibilité d’étudier son anatomie interne plutôt que de se contenter d’os, de photographies ou de prélèvements génétiques.
Les chercheurs ont notamment pu examiner son système digestif, ses dents, ses organes internes et différents indices susceptibles de renseigner sur son alimentation et son état de santé.
Neuf compartiments dans son système digestif
L’une des observations les plus étonnantes concerne son appareil digestif, composé de plusieurs compartiments stomacaux. L’examen a également révélé la présence de restes de calmars, apportant un indice concret sur le régime alimentaire de l’animal.
Des parasites ont aussi été retrouvés, tandis que l’étude de la mâchoire a mis en évidence plusieurs particularités anatomiques encore très peu documentées chez cette espèce.
Chaque détail compte lorsqu’un animal n’est connu qu’à travers une poignée de spécimens.
À quoi ressemble réellement la baleine à bec de Travers ?
Les individus retrouvés ont permis de préciser progressivement son apparence. L’espèce possède un corps fuselé adapté à la nage en profondeur, un dos relativement sombre et une zone ventrale plus claire.
Comme chez plusieurs baleines à bec, les mâles adultes possèdent des dents particulières au niveau de la mâchoire inférieure.
Ces caractéristiques peuvent aider à l’identification, mais observer suffisamment longtemps un animal vivant pour distinguer ces détails reste justement l’un des grands défis.
Combien d’individus vivent encore dans les océans ?
Personne ne le sait. Le faible nombre d’échouages ne permet pas de déterminer si l’espèce est réellement extrêmement rare ou si elle est simplement exceptionnellement difficile à détecter.
Le Department of Conservation ne recense qu’une poignée de signalements fiables dans le monde, dont la majorité provient de Nouvelle-Zélande.
L’absence de données empêche donc d’estimer sérieusement la taille de la population, sa répartition précise ou son évolution.
Une espèce impossible à protéger correctement sans données
Le manque de connaissances pose un problème évident pour la conservation. Pour savoir si une population diminue, encore faut-il connaître approximativement son abondance et son aire de répartition.
Les baleines à bec peuvent notamment être exposées aux captures accidentelles, à la pollution plastique et au bruit sous-marin. Certaines espèces de cette famille sont également particulièrement sensibles aux sonars puissants.
Pour Mesoplodon traversii, il reste difficile d’évaluer précisément ces menaces faute d’informations suffisantes sur son écologie.
Les échouages deviennent des sources scientifiques précieuses
La mort d’un grand cétacé constitue évidemment un événement regrettable, mais un spécimen échoué peut fournir une quantité exceptionnelle d’informations scientifiques.
Des prélèvements de tissus permettent d’étudier l’ADN, l’examen des dents peut renseigner sur l’âge et l’alimentation, tandis que le contenu digestif apporte des indices sur les proies consommées.
Dans les profondeurs, même les carcasses continuent d’ailleurs à jouer un rôle écologique majeur. Elles peuvent devenir de véritables oasis pour la faune des grands fonds autour des carcasses de baleines, parfois pendant plusieurs années.
La Nouvelle-Zélande est un territoire clé pour les baleines à bec
Les eaux néo-zélandaises constituent un secteur particulièrement important pour l’étude des Ziphiidés. Treize des espèces connues de baleines à bec y ont été recensées.
Plusieurs espèces ont même été décrites scientifiquement à partir d’animaux retrouvés sur les côtes du pays.
Les échouages y sont donc surveillés avec attention, et les prélèvements génétiques alimentent une importante collection permettant de comparer les individus au fil des années.
L’ADN a complètement changé la recherche sur ces animaux
Chez des espèces aussi difficiles à distinguer visuellement, la génétique est devenue indispensable.
Un simple prélèvement de tissu peut confirmer l’identité d’un animal dont l’apparence ressemble fortement à celle d’une autre baleine à bec.
C’est notamment grâce à ces analyses que les scientifiques ont pu relier différents spécimens de baleines à bec de Travers et confirmer leur appartenance à une même espèce.
Un géant marin encore presque invisible
Il existe quelque chose de vertigineux dans le fait qu’un mammifère de près de cinq mètres puisse encore échapper presque totalement à l’observation scientifique au XXIe siècle.
La baleine à bec de Travers montre que les océans conservent des zones où de grands animaux peuvent vivre sans que nous connaissions précisément leurs déplacements, leur reproduction ou leurs comportements sociaux.
La première dissection complète a permis de lever quelques secrets, mais l’essentiel reste à découvrir. Tant qu’une équipe scientifique n’aura pas réussi à observer et identifier avec certitude un individu vivant en pleine mer, ce cétacé continuera de porter à merveille son surnom de fantôme des océans.
