El Hierro : vers les 100% EnR, les 100% durable et les 100% recyclable

La petite île des Canaries d’El Hierro continue de décliner son chiffre magique de 100% au-delà du domaine des énergies renouvelables. Les 100% EnR commencent à être régulièrement atteints pendant plus d’une journée, ainsi les plus de 40 heures de “l’alimentation propre” de l’île d’El Hierro  du dimanche 14 février à partir de 0h53 jusqu’au lundi 15 février à 17h41 (n’oubliez pas la possibilité de toujours aller en arrière dans le temps sur les données électriques, comme sur un compte bancaire, en ouvrant le petit rectangle à gauche en bas de l’écran et en cliquant sur “Ver fecha” ou “Voir la date” en français).

La demande électrique et les émissions de CO2 le 14/02/2016 à. Ile d'El Hierro. Source : Réseau Electrique Espagnol.
La demande électrique et les émissions de CO2 le 14/02/2016 à 3 heures sur El Hierro. Le vert est pour l’éolien et le bleu pour l’hydraulique. Source : Réseau Electrique Espagnol.
La production électrique et la quantité de CO2 générées sur El Hierro le 14/02/2016 à 11h30. Source : Réseau Electrique Espagnol.
La demande électrique et les émissions de CO2 le15/02/2016 à 11h30 sur El Hierro. Le vert est pour l’éolien et le bleu pour l’hydraulique.  Source : Réseau Electrique Espagnol.

Derrière les slogans publicitaires et le marketing, il y a la volonté de bien faire de la population locale, représentée par ses élus, relayée par la Région (appelée Autonomia  au-delà des Pyrénées et ici celle des Canaries) et appuyée par l’Etat espagnol et l’Union européenne.
Ainsi , le 100% durable correspond à une nouvelle offre touristique où sont ciblés le troisième âge ou, plus précisément, les jeunes retraités aisés de l’étranger. Toujours pour séduire un tourisme choisi, dans ce cas plus scientifique et aussi plus jeune et sportif, un centre d’information a été inauguré dans le cadre du nouveau Géoparc de l’Unesco (en anglais), créé en 2015, en essayant de profiter d’une nouveauté : le volcanisme sous-marin de 2011-2012. Après une phase de tranquillité qui durait depuis la fin du XVIIIe siècle, la reprise des éruptions n’avait pas été une aubaine touristique, loin s’en faut, à El Hierro, l’île la plus jeune des Canaries (environ 1 million d’années). Le Géoparc permet de renverser la tendance ou de changer la donne, quatre années après l’épisode de 2011-2012 associé à la peur des gaz volcaniques et à l’évacuation provisoire du port de pêche de La Restinga .

Traces du volcanisme sous-marin d'El Hierro de fin 2011. © E. Villalba Moreno.
Traces du volcanisme sous-marin d’El Hierro de fin 2011. © E. Villalba Moreno.
  • Il est à noter que la direction du nouveau Géoparc et de la Réserve de la biosphère, datant elle déjà de l’an 2000, est assurée par la même personne afin d’obtenir une synergie des initiatives.

Encore dans le cadre d’un tourisme choisi – ayant une faible impact sur le paysage et la vie de l’île car ne multipliant pas les capacités de logement insulaire-, le port de La Estaca d’El Hierro peut accueillir des bateaux de croisière pour des visites de l’île d’une journée. L’année 2015 fut satisfaisante à cet égard (en espagnol).
Un autre volet des 100% durable est l’augmentation de la qualité de l’accueil et de l’offre gastronomique sachant que leur grand isolement n’a pas préparé les habitants d’El Hierro à devenir des hôteliers professionnels même à temps partiel. Beaucoup des logements du tourisme rural peuvent être améliorés et la qualité de la cuisine dans les restaurants souffre de la routine. Ce sont des challenges à relever avec les universitaires de l’Université de La Laguna  (ULL) à Tenerife qui sont rompus à ces tâches. Ces efforts s’appuient également sur la pêche durable de la coopérative locale et l’extension des cultures et de l’élevage biologiques (voir cette vidéo sur la capture du poisson).
Pour sa part, le programme 100% recyclable est mis en avant depuis 2011-2012. Très proche du système adopté en France et en Europe, la poubelle de couleur verte est réservée au verre, la jaune aux emballages et bouteilles plastiques et à ceux en carton et aluminium, la bleue au papier (prospectus, journaux, magazines), la marron aux déchets organiques et aux restes alimentaires, la grise aux déchets ne pouvant être recyclés et l’orange aux huiles usagées. Quelquefois, cela peut paraître exagéré avec des conteneurs ultra-différenciés dont celui  pour le linge à donner soit les vêtements et celui à recycler pour en récupérer les fibres textiles.

Six poubelles différenciées et une machine à redistribuer des vêtements. Tigaday (Frontera), Ile d'El Hierro. Cliché : A. Gioda, IRD.
Six poubelles différenciées et une machine à redistribuer des vêtements. Le 4ème conteneur en partant de la gauche, le marron, est celui dont le contenu est destiné au compostage et le 6ème, l’orange est pour récupérer les huiles usagées y compris de celles de cuisson. Tigaday (Frontera), El Hierro. Cliché : A. Gioda, IRD, octobre 2015.

Néanmoins, il y a vraiment de belles choses, tout en étant toujours utiles, telle la récupération des huiles usagées depuis par tous les acteurs dont les familles et les restaurants et non pas seulement par les garages (voir sa récolte par les services locaux mise en avant dans la photographie qui ouvre ce billet). L’essentiel est la fabrication locale de biodiesel depuis 2014 à partir d’huile végétale recyclée. Le conteneur marron a été introduit également en 2014 sur l’île et il permet de récupérer pour le compostage le matériau des poubelles organiques.

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Poubelles pour le tri sélectif à Tamaduste (petite station balnéaire de Valverde) le jour de leur installation. El Hierro. Cliché : Canarias Actual, 22/09/2014.

Par inclination, je préfère les ouvrages de génie civil mais je dois reconnaitre qu’ils sont l’oeuvre de techniciens, quelquefois éloignés du public et donc ils peuvent être taxés de technocratiques , alors que les actions de collecte différenciée ont le grand mérite d’associer tous les gens de l’île à l’écologie et même de faire vivre cette dernière. Néanmoins la centrale hydro-éolienne est gouvernée par la collectivité territoriale et elle est née du dessin d’un technicien qui était le principal élu de l’île et qui donc a toujours eu, jusqu’à sa retraite en 2011, un fort soutien populaire. Par conséquent,  il y a eu certes un fort leadership mais aussi, depuis des décennies, un soutien quasi-unanime, via les suffrages exprimés,  à l’ensemble de ces projets 100% écologiques. La convivance, souvent appelée chez nous “le vivre ensemble”, s’explique partiellement par la faiblesse du nombre des familles de l’île d’El Hierro (quelque 8 000 résidents permanents pour moins de 300 km2). Selon certains, tel Tomas Padron Hernandez l’ancien responsable politique de l’île jusqu’en 2011, “nous [tous les insulaires] sommes la même famille”.
Les 100% jamais atteints ou si rarement  dans le développement durable, le recyclage des déchets et les énergies nouvelles ne doivent pas faire oublier qu’El Hierro est une île modèle. L’île maîtrise sa population, l’impact du tourisme sur le paysage et les modes de vie insulaires (en italien), son taux d’émission de CO2 par une énergie propre et elle encourage la mobilité électrique, etc. Les responsables et élus d’El Hierro cherchent une réponse à son développement qui soit articulée grâce en partie à une économie circulaire. Sur place, est bienvenue la Fondation Zeri (Zero Emission  Research and Initiatives),  proche des idées du Club de Rome, qui prône l’économie bleue découlant du précédent concept.

Poteau d'éclairage solaire à la plage de Charco Azul. El Hierro. Cliché : A. Gioda, IRD.
Poteau d’éclairage solaire dans une localité  isolée et à la mer souvent agitée : Charco Manso. El Hierro. Cliché : A. Gioda, IRD.

5 réflexions sur “ El Hierro : vers les 100% EnR, les 100% durable et les 100% recyclable ”

  1. Salut Alain

    Bravo et Merci pour cet article convaincant et instructif ! Merci pour les images et les liens… éloquents !
    Il y a deux questions que j’aimerais que tu abordes, si ton emploi du temps et tes contacts le permettent:

    – La première concerne un aspect de l’acceptabilité sociale “du 100%”… (ENRs… recyclable,… sans oublier le “100% monnaie”(*) !).
    On connait, certes, les gens qui trouvent que les éoliennes “polluent le paysage”… (sans jamais avoir fait le même reproche aux pylônes des lignes HT !)
    Dans le domaine professionnel, il y a le… “choc d’assimilation”, (comme disent les modélisateurs !), que subissent les exploitants du réseau électrique, avec l’introduction d’une source variable et peu pilotable.
    Comme tu le sais, c’est une grosse différence avec l’Hydro ou les groupes diesel.
    Je serais passionné de savoir, si après une période d’apprentissage, il apparaît que la crainte de l’inconnu, (notamment en matière d’équilibre d’un réseau insulaire, c a d plus fragile), finit par s’atténuer ? Autrement dit, que les professionnels s’habituent à gérer des risques assortis de probabilités… et prennent plus souvent les décisions propices à l’extension du 100 % ?
    L’observation d’un tel phénomène serait une excellente nouvelle pour la transition ! Il serait dommage de ne pas la partager largement !

    – La seconde concerne l’évaporation sur la retenue du lac supérieur. J’aimerais savoir combien de MWh sont consommés pour dessaler de l’eau de mer, non pas pour les besoins de l’irrigation, mais pour la maintenance de la capacité de stockage hydro de l’électricité éolienne produite à un moment où… la faiblesse de la demande ne permet pas de l’injecter sur le réseau ?

    1. Sur le “100% monnaie”… que je mentionne dans le commentaire précédent, (et que tu pourrais ajouter a ta collection… des” 100%”!), il s’agit d’une initiative citoyenne Suisse. Comme elle a dépassé les 100 000 signatures dans le délai prescrit, elle provoquera (au pays des banques suisses…. c’est le cas de le dire !) une future votation sur “l’initiative monnaie pleine”.
      C’est une proposition qui vise à mettre fin au système monétaire à réserves fractionnaires, ou si tu préfères, à “médiocriser la finance” … comme dit F. Lordon, en portant a 100% le taux de réserves !
      Son caractère révolutionnaire est de mettre fin au privilège bancaire, donc ne plus permettre aux banques de tirer profit de ressources qu’elles ne possèdent pas !

      1. Bonjour,
        La création d’une monnaie propre, par exemple dans le cadre d’un SEL (permettant des échanges solidaires qui existent dans différentes communautés rurales en France), n’a pas été à l’ordre du jour. Sur El Hierro, cela aurait passé pour une déclaration d’indépendance, vu le grand isolement de l’île, or il y a eu des mouvements de ce type dans les années 70-80 à La Gomera. Anguila, dans les Petites Antilles britanniques, y est presque arrivée à la fin des années 60, à la suite d’un referendum populaire d’initiative locale. Il faut savoir qu’en général les îliens d’El Hierro aiment leur terre, les Canaries (“leur petite patrie”) et l’Espagne (“leur grande patrie”). La démarche des politiciens de l’île a plutôt été la recherche de l’indépendance énergétique en considérant que c’était la seule réelle – un cheminement parallèle fut pris par le PCR (Parti Communiste Réunionnais), le parti de Paul Vergès, à La Réunion qui reste un mouvement important après avoir été longtemps dominant. La Coalicion Canaria, le parti le plus important de l’archipel des Canaries, pratique un nationalisme modéré. Sur El Hierro, la démarche d’autonomie énergétique se couple à une recherche de la qualité de vie symbolisée par les 30% des cultures en bio, la quête du 100% recyclable, trois distinctions de l’Unesco, etc. En fait, les politiciens ont cherché d’avoir le meilleur sur l’île, comme à Madrid, considérant que les grands isolement et éloignement n’étaient pas des raisons valables pour être marginalisés au niveau économique et social. Bien au contraire, il fallait faire d’El Hierro un fer de lance des innovations tout en conservant sa “tranquille différence” au niveau humain.

    2. En réponse à R. Zaharia.

      Bonjour,
      Vous accepteriez mes remerciements pour votre intérêt.
      Pour le premier point, oui, il y a un large soutien aux EnR sur les Canaries chez les habitants car les moulins à vent pour la farine (le gofio localement) et les réservoirs d’eau individuels, type impluvium, font partie encore des paysages sur les îles arides. Il y a donc une continuité dans la vision : les petites éoliennes, toujours utilisés pour pomper l’eau, ont leurs grands frères : les aéro-générateurs électriques tandis que les réservoirs collectifs, tels ceux des centrales hydrauliques, sont certes bien plus grands que les ceux individuels mais les gens les connaissent. Vous verriez des exemples dans mon billet sur Fuerteventua du 17/03/2106. Aux Canaries et même n Espagne, la société traditionnelle agraire s’est maintenue sur de larges pans du territoire jusqu’aux années 1960, avant le boom touristique. Ainsi le vent et l’eau ont toujours paru des ressources naturelles et essentielles. En France, la société industrielle s’est mis en place partout, au moins qu’à ses conséquences sur l’aménagement du territoire, depuis le XIXème siècle et elle fait appel très largement aux énergies fossiles qui sont devenues le signature du développement économique et social. Réimplanter chez nous les EnR est donc un challenge à relever mais, avec l’effacement progressif des générations ayant porté les « Trente Glorieuses », la transition énergétique est réalisable.
      L’intégration de l’éolien dans le bouquet énergétique d’El Hierro bénéficie de l’apport de l’hydraulique qui est connue pour fournir un courant électrique de qualité : on dit que c’est un excellent régulateur.
      Pour le second point soulevé, il faut que je me renseigne mieux.

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