Mes romans (7) : Ulugh Beg, l’astronome de Samarcande

Ulugh Beg, l’astronome de Samarcande

310 pages, JC Lattès, Paris, 2015 – ISBN 978-2709644839

CouvertureEn 1429, Samarcande, escale majeure de la route de la soie connaît une animation encore plus vive qu’à l’ordinaire. Le plus grand observatoire jamais conçu vient d’être inauguré. Les ambassadeurs du monde vont contempler un immense sextant de 80 mètres de haut et 40 mètres de rayon plongeant dans une fosse vertigineuse, un gigantesque cadran solaire dont les parois externes sont couvertes d’une vaste fresque représentant le zodiaque et qui recèle les plus perfectionnés des instruments de mesure du temps et de l’espace : sphères armillaires, clepsydres, astrolabes…
Le promoteur de ce prodige architectural, mais aussi le directeur de l’observatoire n’est autre que le prince et gouverneur de Samarcande, Ulugh Beg, le petit-fils du conquérant redoutable qui mit tout l’Orient à feu, de l’Indus au Jourdain : Tamerlan.
Amoureux des sciences et du ciel, piètre politique et militaire – ce qui lui coûtera la vie -, Ulugh Beg entouré des meilleurs astronomes de son temps, va calculer la position de mille étoiles et rédiger un ouvrage majeur : les tables sultaniennes qui fascineront les savants, les lettrés et les voyageurs du monde entier.
C’est l’histoire totalement hors du commun de ce savant poétique et rigoureux que Jean-Pierre Luminet nous invite à découvrir dans une fresque romanesque épique, au cœur d’un monde de grandes étendues désertiques, de cités au raffinement incomparable et de guerres permanentes où, cependant, l’homme continue plus que jamais sa conquête de la science et des étoiles.

**************************************************************

DOSSIER DE PRESSE

« Jean-Pierre Luminet a entrepris une passionnante série il y a presque une décennie, « les bâtisseurs du ciel »[…] Cette fois ci il nous conduit en Orient à Samarcande, où Ulugh Beg (1394-1449), petit fils du chef de guerre Tamerlan, a bâti le plus grand observatoire de l’époque. Une plongée dans l’histoire des conquêtes et des rivalités entre princes, où la science s’affirme. […] Jean-Pierre Luminet montre une fois de plus ses talents de conteur. »

Sciences & Avenir  31 mai 2015

« C’est dans cette ‘nouvelle Bagdad’, capitale des arts et des sciences, que nous entraîne l’astrophysicien et romancier Jean-Pierre Luminet. A travers le destin hors du commun de ce prince astronome, on remonte le temps à la rencontre des savants qui firent de la Route de la soie l’un des berceaux de l’astronomie moderne. »

Victoria Gairin, Le Point 3 mai 2015

C’est l’un des plus grands astrophysiciens au monde, spécialiste des trous noirs et théoricien de l’univers. Un Monsieur qui peut s’enorgueillir d’avoir donné son nom à une planète…

Mais ne lui dites pas qu’il est « aussi » poète et écrivain: « C’est plutôt l’inverse, s’en amuse-t-il. Je suis poète avant d’être astrophysicien, j’écrivais bien avant de m’intéresser aux étoiles! » Menant ces deux carrières de front, « avec une préférence pour la poésie », il n’a jamais laissé tomber la plume. Et excelle aussi en fiction, dans le genre particulier du roman historique… et scientifique.

Copernic, Kepler, Galilée, Newton : il est l’auteur d’une série consacrée aux « bâtisseurs du ciel », dont il vient de livrer le septième opus. Il y raconte la vie d’un « prince poète de l’âge d’or des sciences arabes, petite-fils de Tamerlan qui préférait les arts et l’astronomie au pouvoir, assassiné par son fils. » Beau comme une constellation. Tragique comme une supernova.

Ouest France, 24 mai 2015

***************************************************************

Extrait

Qadi-Zadeh fut le premier à monter en chaire. Il avait choisi pour thème : « De l’influence des astres sur la Terre et les hommes. » Il fut brillant et clair, rompu qu’il était à la pédagogie et à l’art oratoire. Dans un monde qui a été créé par Allah, mais pour l’homme, dit-il en préambule, où la Terre occupe la place centrale dans l’univers et où l’on peut établir une série de correspondances entre macrocosme et microcosme, l’idée selon laquelle la marche des corps célestes aurait une influence sur la vie terrestre est parfaitement logique. Mais on ignore la nature et l’étendue précises de cette influence. Les astres ne produisent-ils leurs effets que sur les phénomènes naturels, marées, inondations, tremblements de terre, épidémies ? Ou déterminent-ils également, directement ou par le biais des passions et des humeurs, les actions collectives et individuelles des hommes ? Est-ce que ce ne serait pas nier la toute-puissance d’Allah et notre libre arbitre que de croire que notre vie est inscrite dès notre naissance dans la constellation sous laquelle nous avons vu le jour ? La réponse négative était dans la question. Qadi-Zadeh concédait toutefois qu’il était possible que les phases de la Lune, comme l’avait affirmé Galien, eussent un effet sur notre santé, possible également qu’on puisse un jour prévoir sécheresses et inondations, ce qui épargnerait aux peuples bien des souffrances si leurs dirigeants savaient en tenir compte. Pour conclure, il mena une charge violente contre les superstitions et un vibrant hommage à la science et à la raison.

La conférence d’Al-Kashi promettait quant à elle d’être fort ennuyeuse et, penchés à l’oreille des représentants étrangers, les interprètes étaient inquiets. Il annonça d’abord que, contrairement à ses habitudes, il allait émettre une hypothèse qu’il s’avouait incapable de démontrer, mais que d’autres et non des moindres avaient émise avant lui : le Grec Aristarque de Samos, Al-Biruni, Omar Khayyam et Al-Shatir :

— Le Soleil est immobile et au centre de l’univers, énonça-t-il en séparant bien ses mots.

Il marqua une pause, comme s’il voulait laisser son auditoire mesurer la portée de cette affirmation. Il y eut quelques murmures, mais d’approbation. Imaginer l’astre des jours trônant, royal, au centre de l’univers, inondant tout de sa chaleur et de sa lumière, emplissait l’âme d’un ineffable sentiment de perfection.

Al-Kashi apporta alors l’objection majeure à cette hypothèse. S’il en était ainsi, reprit-il, la moitié de la Terre, cette boule, serait toujours plongée dans une éternelle nuit. Il y eut un nouveau murmure, comme si l’assemblée se disait : « C’est vrai, je n’y avais pas pensé. »

— Il faudrait alors supposer, poursuivit-il avec gourmandise, qu’afin de recevoir quotidiennement sa part de jour et sa part de nuit, la Terre doive pivoter sur elle-même en vingt-quatre heures.

Dans la salle, on ébaucha des gestes avec les poings pour tenter de comprendre. Les murmures se firent plus forts : un Soleil central est une belle chose, mais vivre sur une Terre qui tourne comme une toupie est beaucoup moins agréable à imaginer.

Cependant Al-Kashi, imperturbable et peut-être jouissant d’avoir semé le trouble dans les esprits de ces gens d’importance, lui le jardinier de Kashan, se lança dans un discours que les autres n’auraient pas compris s’ils avaient écouté. Qadi-Zadeh avait pris un air désespéré, et Ulugh Beg se renfrognait. L’orateur expliquait en effet que le modèle héliocentrique permettrait d’éliminer de la trajectoire des planètes bon nombre d’épicycles fort commodes pour décrire les mouvements apparents du Soleil et de la Lune, mais mouvements qui deviennent de plus en plus complexes et biscornus au fur et à mesure qu’on veut les affiner. Il faudra donc travailler à l’Observatoire selon ces deux modèles, afin de pouvoir…

Le brouhaha dans la salle avait atteint son comble. Ulugh Beg décida d’intervenir avant que l’orateur fût mis à mal. Et surtout, au premier rang de l’assemblée, il voyait son fils Abdulatif, oubliant toute dignité, pérorer et vitupérer tout seul, sous l’œil méprisant de sa grand-mère Goharshad qui n’essayait même pas de le rappeler aux devoirs de son rang. Quant à Chah Rukh, il observait son fils.

— Le maître Al-Kashi est le plus grand savant du siècle, notre Ptolémée, notre Euclide, cria Ulugh Beg.

Le silence se fit.

— …Mais dans sa fougue et son enthousiasme à communiquer le savoir, il est comme ces excellents cuisiniers qui vous assomment avec le temps de cuisson ou les doses de condiments, au lieu de vous laisser savourer en paix le plus délicieux des mets. Il est comme un jardinier qui vous met un crottin en main, afin de mieux vous expliquer que c’est bon pour faire fleurir les rosiers…

La salle s’esclaffa. Al-Kashi était remis à sa place. Ulugh Beg eut ensuite quelques paroles aimables pour ses invités et les convia à un autre banquet célébrant les fiançailles de sa fille Rabia Shaybani avec Abu Kayr, le khan du Karakorum. Il leur rappela également qu’ils seraient les bienvenus pour assister, en clôture de ces festivités, à la parade des troupes commandées par son fils Abdulatif partant purger les routes commerciales de ses bandits.

Tout le monde crut alors à la disgrâce d’Al-Kashi et déjà, les intrigues se multipliaient pour s’emparer de la charge enviée de directeur de l’Observatoire. De leur côté, les diplomates se demandaient maintenant si c’était vraiment une bonne idée d’offrir cet hurluberlu à leur seigneur. Les rumeurs allaient bon train, d’autant qu’on ne revit pas le Ptolémée de l’Oasis durant toute la semaine que durèrent encore les festivités.

Qadi-Zadeh pensa d’abord que son collègue avait été vexé par l’humiliation en public que lui avait fait subir Ulugh Beg. Dans son for intérieur, le recteur trouvait que la remarque du prince sur le crottin avait été injustement blessante et grossière. Une ferme et souriante autorité aurait suffi à calmer les ardeurs du génial Jardinier, et Qadi-Zadeh se reprochait de ne pas avoir su lui-même l’arrêter à temps. En choisissant ce thème pour sa conférence, Al-Kashi avait transgressé une règle tacite entre astronomes : ne débattre de ce qu’ils appelaient « la Grande Hypothèse » qu’entre pairs, ou dans des écrits. L’exposer sur la place publique risquait d’avoir des conséquences incalculables. Depuis que, dans le Coran, le Prophète avait dit qu’il était louable que l’on cherche dans la nature la vérité de la Création, science et religion veillaient à ne pas empiéter sur le territoire de l’autre. Aux oulémas, la métaphysique, aux physiciens la physique. Certes, la frontière était souvent délicate à déterminer ; deux siècles et demi auparavant, le médecin, astronome et philosophe cordouan Averroès, à force de progresser sur cette frontière comme l’acrobate sur son fil, avait bien failli chuter et s’était résigné à l’exil. Bouleverser le système ptoléméen en plaçant un Soleil immobile au centre de l’univers ouvrait de belles perspectives dans les calculs des astronomes, mais à condition que cela reste de l’ordre du calcul et n’aille pas s’égarer dans des méandres philosophiques, qui iraient eux-mêmes se perdre dans les sables mouvants de la pensée religieuse. Fallait-il alors tenir cette hypothèse secrète ?

On s’était déjà posé la question, à Bagdad, il y avait de cela plus d’un demi-millénaire, dans la Maison de la Sagesse. Le calife en personne avait décidé que la vocation de son académie était de diffuser le savoir le plus largement possible, et non de devenir une société d’initiés se chuchotant entre eux leurs petites découvertes, jusqu’à se voir soupçonnés de tramer quelque obscur complot contre l’ordre établi. De toute façon, les ouvrages scientifiques étaient loin d’être lus autant que les livres de poésie, de vènerie ou les recettes de cuisine. Ne rien dissimuler, mais ne rien asséner non plus, débattre sans se battre, n’était-ce pas aussi la meilleure manière de mener une conversation ? Seul un poète astronome de l’envergure d’Omar Khayyam pouvait, par la métaphore, suggérer :

       Du milieu, le soleil éclaire la lanterne,
Et nous tournons autour, images éperdues.

Qadi-Zadeh se demandait quelle mouche avait piqué son ami d’évoquer le sujet de façon aussi abrupte, devant un auditoire pour qui tout propos cachait des intentions politiques, stratégiques ou religieuses. Al-Kashi avait-il voulu surenchérir sur lui ? Etait-ce une façon de montrer aux puissants de ce monde qu’ils étaient aussi petits que lui, plus petits encore que la petite boule tournant dans le vide autour du feu central ?

Depuis le temps, le recteur de l’université de Samarcande avait l’habitude d’être harcelé par des gens de toutes sortes le suppliant d’intercéder auprès du prince pour obtenir telle ou telle faveur. Il savait comment s’en débarrasser avec courtoisie, sans rien promettre ni refuser. Mais dès l’issue de la conférence, les solliciteurs se firent plus tenaces et plus virulents. Ils n’hésitaient plus à révéler la jalousie qu’ils portaient à l’encontre d’Al-Kashi. Qadi-Zadeh finit par croire que la disgrâce de son ami était bien réelle. Ulugh Beg, tout à ses obligations protocolaires, était difficilement abordable, mais son vieux maître parvint quand même à le prendre à part un bref instant. Le prince le rassura : il n’était pas question de se séparer de ce génie universel. Simplement, il comptait le rappeler sévèrement à plus de retenue, mais en tête à tête, avec seulement Qadi-Zadeh pour témoin, le jour où enfin ils se retrouveraient tous trois à pied d’œuvre, à l’observatoire. Il en fixa la date et lui demanda d’en informer leur capricieux collaborateur.

Al-Kashi n’était pas rentré chez lui depuis le scandale qu’il avait provoqué. Sa femme et son fils Hussein étaient fous d’inquiétude. On ne l’avait pas vu non plus à l’observatoire, ni dans les ateliers, ni à la madrasa. Pourtant, il ne passait pas inaperçu, bien au contraire. Qadi-Zadeh pensa que cet énergumène, qu’il aimait pourtant de tout son cœur, devait remâcher ses rancunes, peut-être aussi ses remords, dans un endroit connu de lui seul.

Ulugh Beg avait donc convoqué Qadi-Zadeh et Al-Kashi à l’observatoire, dès le lendemain du départ des délégations, tôt le matin, afin de commencer le long et rigoureux travail qui les attendait, aussi long et rigoureux que le périple de Saturne, et dont devait naître un jour le Zij, le grand livre des étoiles.

Accoudés à la balustrade du premier étage, Ulugh Beg et Qadi-Zadeh attendaient Al-Kashi. Jamais auparavant il n’avait été en retard à leurs rendez-vous. Au contraire, il était toujours là le premier, impatient, comme si les étoiles n’attendaient pas. A leurs pieds, Samarcande s’éveillait avec les grâces indolentes d’une belle fille se levant de son lit. Soudain, deux cavaliers au grand galop surgirent sur la passerelle franchissant la rivière des Foulons. Les passants s’écartèrent précipitamment en les invectivant. En passant devant l’allée montant à l’Observatoire, l’un des deux jeta au sol un gros panier. Puis ils disparurent vers la porte Nord de la ville. Les gardes postés au pied de la colline artificielle, se précipitèrent. L’un d’entre eux ouvrit le panier et brandit vers le premier étage une tête coupée, qu’il tenait par les cheveux. Il cria le nom d’Al-Kashi.

 

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *