Les péchés d’Isaac Newton, né le jour de Noël 1642

Ce jour de Noël 2016 est propice pour rappeler quelques éléments de la vie et de la personnalité pour le moins étrange du jeune Isaac Newton. Celui qui deviendra le plus grand et plus influent savant de l’Histoire est né en effet le jour de Noël 1642 au manoir de Woolsthorpe, près de Grantham dans le Lincolnshire. Cette date est celle du calendrier julien encore en vigueur en Angleterre. Il le restera jusqu’en 1752, les Anglais préférant, selon Johannes Kepler, « être en désaccord avec le Soleil plutôt qu’en accord avec le pape »! Dans le calendrier grégorien, auquel le reste de l’Europe était passée depuis 1582, le 25 décembre 1642 correspond en réalité au 4 Janvier 1643. Mais l’histoire est trop belle pour ne pas être racontée le jour de Noël, car cette date on ne peut plus symbolique a joué un rôle capital dans la construction de la structure mentale pour le moins curieuse d’Isaac Newton.

Ma photographie du manoir de Woolsthorpe prise en septembre 2014, à l’occasion du tournage d'un épisode de la série Entre Terre et Ciel pour la chaîne Arte.
Ma photographie du manoir de Woolsthorpe prise en septembre 2014, à l’occasion du tournage d’un épisode de la série Entre Terre et Ciel pour la chaîne Arte.

Newton est né le même jour que le Christ. Et comme lui, son père était déjà aux cieux. N’a-t-il donc pas été engendré par les puissances astrales, du moins symboliquement ? Et l’anagramme de son nom, Isaacus Neuutonus, n’est-il pas Ieoua Sanctus Unus, « Yahvé seul Saint », comme il l’a lui-même souligné dans ses écrits ?

De fait, Newton sera profondément religieux toute sa vie, et passera plus de temps à l’étude de la Bible que de la science. Mais, selon les historiens, il était hérétique, adepte du socinianisme, de l’arianisme et de l’antitrinitarisme, trois formes ancestrales de ce que l’on nomme aujourd’hui l’unitarisme. Il parvint à cette conclusion non pas sur des bases rationnelles ou des doutes sur la foi, mais en interprétant à sa façon les anciennes autorités religieuses. Il se persuada que les documents révélés ne donnaient aucun support aux doctrines de la Trinité, lesquelles étaient dues, selon lui, à des falsifications tardives des Pères de l’Eglise. Pour lui, le Dieu révélé était un seul et unique Dieu.

Voici comment, dans mon roman La Perruque de Newton, j’ai tenté de traduire les linéaments de sa pensée mêlant théologie, numérologie et chronologie biblique.

« Il lui faut relever les altérations commises par Athanase, Grégoire et Jérôme sur les écrits bibliques, ces faussaires qui ont osé tricher avec les Écritures. Tout est là, pense-t-il. Toute la grande apostasie s’est passée en cet an 325, au concile de Nicée, quand les évêques ont décidé que le Père et le Fils étaient de la même substance et ont inventé la Trinité, cette nouvelle forme de polythéisme, et ils ont excommunié Arius, qui prêchait que le Père était Un. Certes, Jésus avait reçu le Verbe divin au temps de la Passion, mais ce n’était qu’un homme, un prophète, fût-il le premier d’entre eux. Newton ajoute donc à cette date le temps de vie des deux « témoins », comme il est dit dans Apocalypse 11-3 : 1260 jours, qu’il faut bien sûr convertir en années. Mais le résultat donne une date sans signification réelle, même en y ajoutant les 3 jours, ou plutôt les 3 ans, que durerait leur mort. Newton se plonge alors dans l’histoire des siècles obscurs qui ont suivi la grande apostasie du concile de Nicée. Une date arrête son attention : l’an 380, quand l’empereur Théodose se convertit à l’hérésie trinitaire et ordonne qu’elle soit la religion de tout l’empire romain. Or, 380 + 1260 + 3 = 1643 : la date de naissance d’un certain Isaac Newton à Woolsthorpe, à quelques jours près !

Ce choc des dates l’effraye d’abord, puis dissipe tous ses doutes : il est bien le nouvel Élu, le nouveau Messie venu annoncer la fin des temps. Le nouveau Christ donc, fondateur sacrifié d’une nouvelle alliance entre l’homme et le monde…

Newton ne peut se contenter d’enregistrer passivement cette coïncidence. Il doit n’y avoir qu’un seul Isaac, un seul Élu né le jour de Noël, un seul Prophète de la nouvelle philosophie naturelle. Il entreprend alors de démontrer, par une de ces minutieuses reconstitutions chronologiques dont il a le secret, que Jésus est né non pas à la date fixée par la tradition, mais au printemps. Et dans le manuscrit explicatif qu’il rédige dans la foulée, mais qu’il enferme soigneusement dans sa malle secrète, il laisse des blancs au milieu des phrases pour ne pas avoir à écrire le nom de ce nouveau rival, le Christ ! »

Portrait de Newton par Kneller
Portrait de Newton par Kneller

A cette époque réputée pour son intolérance religieuse, il existe peu de traces de l’expression publique des vues théologiques radicales de Newton, les plus notables étant ses refus de l’ordination et, sur son lit de mort, celui du dernier sacrement. Toujours est-il que Newton adoptera « un positivisme méthodologique », en vertu duquel il reconnaîtra l’autonomie du discours scientifique sans impliquer pour autant un renoncement à l’arrière-plan métaphysique et théologique. C’est ainsi que, bien que la loi universelle de la gravitation soit sa découverte la plus connue, Newton met en garde ceux qui verraient l’Univers comme une simple machine (à cet égard il voua toute sa vie une véritable haine théologique envers Descartes). Il affirme ainsi : « La gravité explique le mouvement des planètes, mais elle ne peut expliquer ce qui les mit en mouvement. Dieu gouverne toutes choses et sait tout ce qui est ou tout ce qui peut être ».

Dans un précédent billet de blog, j’ai conté l’épisode semi-légendaire de la découverte de la gravitation universelle à la suite de l’observation de la chute d’une pomme dans son verger de Woolsthorpe. Du pommier de Newton, passons donc maintenant aux péchés de Newton (pardon pour le mauvais jeu de mots, j’ai écrit ce billet en pleine nuit, après un dîner de réveillon bien arrosé !).

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Contes de l’Outre-temps (5) : L’effaré

Suite de la série de brèves nouvelles fantastiques écrites au fil du temps, que j’envisage de réunir un jour en un recueil intitulé  « Contes de l’Outre-temps », si un éditeur s’y intéresse. Celle-ci, datée du début des années 1970,  est l’une de mes toutes premières (l’indulgence est donc de mise). J’étais alors au lycée Thiers de Marseille, et avec les amis Jacques et Boris nous jouions souvent au « doigt-pistolet » sur les marches du grand escalier de la gare Saint-Charles – d’où cette extrapolation imaginée durant un cours de maths …

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L’effaré

Pourquoi ? … Mais pourquoi m’a-t-il fait aussi mal ?

C’était un bon copain… Parfois même, il devenait mon ami. On riait souvent tous les deux, surtout quand on s’amusait à se tirer dessus, comme si nos doigts étaient des revolvers… C’était comme dans les films que nous avions vus ensemble !

Il m’emmenait souvent chez lui… Une baraque toute noire au bord de la plage. Bien sûr, il avait une vraie maison, avec de vrais parents. Il avait même deux petites sœurs qui jouaient souvent avec moi. Elles me poursuivaient en courant autour de la table. Elles criaient Pan ! Pan ! et je faisais le mort, à leur grand ravissement.

Mais il me disait que ce n’était pas sa « vraie » maison. Il possédait un petit monde à lui : la baraque.

Il me disait que j’étais la seule personne qu’il admettait dans son domaine.

Il avait trouvé cette bicoque de pêcheurs abandonnée… Abandonnée des hommes, abandonnée du vent qui ne la faisait jamais craquer, délaissée même par la mer qui ne venait jamais lui lécher ses flancs. Un calme immuable régnait dans la cabane…

Quand nous nous y enfermions, nous buvions un peu d’une bouteille de bon marc enveloppée de poussière. Il en cachait quelques-unes derrière un tas de bois noir et sec ; c’était son petit trésor.

Le marc, on l’aimait beaucoup, mais les yeux nous piquaient et l’on se mettait à tousser, puis à rire. Il ne me laissait boire qu’un demi-verre, de peur que l’alcool ne me tournât la tête.

Notre grande passion était la musique. Il possédait une vieille guitare amputée de deux cordes, dont il tirait des sons rares et mystérieux.

Mais surtout, nous écoutions le chant des vagues, au loin. C’était le seul bruit qui animait un peu la cabane perdue dans le silence…

***

Mais pourquoi parler au passé ? Comme si tout cela était irrémédiablement perdu ?

Oh, comme j’ai mal… Il m’a frappé si durement !

Nous marchions tous les deux, et l’on riait car nous étions contents d’être ensemble. On parlait des arbres, du ciel, de la mer. De la cabane aussi. Et puis soudain il a lancé son pied dans mon visage… Il a fait un bond extraordinaire ! J’ai cru qu’il avait voulu faire une prouesse d’acrobate, et qu’il m’avait malencontreusement atteint. J’étais prêt à lui dire que ce n’était pas grave, que je n’avais pas mal, malgré mon front qui saignait, mais il saisit un bâton et m’asséna un coup terrible à l’endroit même où il m’avait déjà frappé.

Je ne comprenais plus, surtout que le sang brouillait ma vue. J’ai eu envie de pleurer. Il a écrasé mes doigts sous ses talons, il a lacéré mes vêtements. Après, je ne sais plus ce qui s’est passé car j’ai perdu connaissance… Peut-être a-t-il continué à me battre… J’ai si mal !

Et me voici dans la cabane, enfermé…

C’est mon copain pourtant, et même mon ami… Je suis sûr qu’il va revenir, les larmes aux yeux, pour me demander pardon. Je ne lui en veux pas. On rira et l’on continuera à s’amuser ensemble, à faire Pan ! Pan ! avec nos doigts, à écouter l’eau qui clapote sur la plage…

***

La porte s’ouvre… C’est lui…

Il ne pleure pas… Bien sûr, il a raison. C’est stupide de pleurer. En tout cas, il doit bien regretter de m’avoir battu ! Il pointe son doigt vers moi… Il veut jouer au revolver… Oh oui, on va jouer ! Je vais me lever, je ferai comme si je n’avais pas mal, et puis d’un coup, je tirerai avec mon doigt, il fera le mort et après on s’écroulera de rire, on recommencera tout comme avant… ça y est, je suis debout… J’ai mal, mais ça ne fait rien. Je suis heureux ! Maintenant on va se tirer dessus, on va éclater de rire et puis j’oublierai tout…

***

Dans la baraque noire que le vent faisait craquer en permanence et dont les flots furieux de la mer battaient sans cesse les flancs, deux jeunes garçons se tenaient face à face.

L’un tenait à peine sur ses jambes. Du sang ruisselait sur son visage, ses vêtements étaient déchirés. Il était le plus jeune des deux, mais son regard brillait d’une joie extraordinaire.

L’Autre se tenait bien droit, les yeux fixés devant lui.

Ils pointaient leurs doigts l’un vers l’autre…

La première balle atteignit l’enfant au cœur. Il s’écroula sans bruit, en écarquillant ses yeux bleus. Une larme claire roula lentement de sa joue sur ses lèvres.

La seconde balle lui brisa la tempe.

L’Autre baissa les yeux vers son index meurtrier, mais ses traits restèrent figés. Après quelques instants, il pivota. Son corps semblait voûté.

Il s’en alla doucement sur le sentier qui grimpait vers la lune blanche, laissant derrière lui la petite maison qui hurlait dans la tempête.

doigt-revolver