El Hierro : le boom des EnR, la tradition et la grande fête votive

Tradition est un mot que l’on oppose souvent à modernité. Souvent sans trop réfléchir à mon sens. Ces mots ne sont pas toujours antinomiques loin de là surtout sur les îles.

Attention, il n’y a rien d’original de ma part car je ne reprends que l’esprit des paroles d’une conversation de l’écrivain et universitaire Louis Brigand avec le journaliste Nicolas Bérard de L’âge de faire, un mensuel de la mouvance écologique et le fruit d’une société coopérative et participative.

Le livre qui synthétise, de façon impressionniste, l’expérience d’un connaisseur de l’insularité :  » Besoin d’îles », Louis Brigand, éd. Stock, 2009.

J’ai aussi collaboré à son numéro estival grâce au dossier Petites îles, grands enjeux. Non, non, ce mensuel vert qui se présente tel un journal n’est point une « feuille de chou ». Au contraire par son nom, son contenu et son prix raisonnable, L’âge de faire adhère complétement à la démarche de recherche-action mise en route sur El Hierro dès le mitan du XXe siècle.
Les îles peuvent être des foyers d’innovation car leurs habitants, souvent oubliés, sont obligés de créer de nouvelles formes de survivre, de communiquer puis de gagner leur vie à partir des seules ressources à leur disposition d’où, à la base, la vitalité de l’économie circulaire.

Ainsi est la langue sifflée des Canaries, toujours pratiquée et enseignée sur l’île de La Gomera. En cette période festive, vous pouvez écouter en chanson le Silbo – c’est son nom local – qui a précédé de quelques siècles l’invention du téléphone portable.

L’économie circulaire d’El Hierro selon Prad, le dessinateur de « L’âge de faire » (n° 121 / juillet-aôut 2017).

Egalement, je pense à l’eau du brouillard de l’arbre fontaine qui désaltérait traditionnellement les anciens aborigènes Guanches, jusqu’au début du XVIIe siècle, et qui est devenu l’image ou la métaphore des éoliennes de la station EnR de Gorona del Viento.

Perçu par beaucoup tel un danger, le brouillard a gagné ses lettres de noblesse sur El Hierro avec la ressource en eau des arbres fontaines. Il est  à relever que, avec des canicules de plus en plus fréquentes, les brumisateurs deviennent fort appréciés dans les villes de par le monde. Environs de Tiñor, El Hierro, Canaries. © A. Gioda, IRD.

Juin 2017 a  été favorable avec 62% d’EnR durant un mois dans le mix énergétique de l’ensemble de l’île d’El Hierro et il y a seulement trois ans, aucune EnR n’existait dans le bouquet électrique insulaire.
Les herreños, les habitants de l’île à travers leur société d’économie mixte Gorona del Viento, ont continué sur leur lancée, entre les 5 et 13 juillet, avec très peu ou pas d’énergies fossiles dans le mix insulaire : par exemple, la journée du 12.
La modernité n’empêche pas la vitalité des fêtes votives d’El Hierro qui sont absentes uniquement en hiver (la dernière étant celle de San Simón de Sabinosa à la fin octobre), soit lors de la vacance du cycle agraire. Les festivités culminent, une fois tous les quatre ans, lors de la Bajada (la Descente en français) qui a eu lieu ce mois de juillet 2017. La Bajada, au sens strict, se développe sur vingt-neuf kilomètres, entre l’ermitage de la Vierge, situé à la Dehesa (un commun pour le pâturage en espagnol), et la ville de Valverde. Toutefois, au total, c’est une procession de quarante-quatre kilomètres qui durera presque tout le mois de juillet (avec des haltes) et qui se déroulera sur toute l’île. A l’origine, il s’agissait d’une neuvaine afin d’obtenir la fin de la grande sécheresse de 1740 soit une rogation.

En histoire du climat, l’étude des rogations, particulièrement dans le monde hispanophone, est fructueuse pour la reconstitution fine, selon leur degré, des sécheresses depuis le Moyen Age.

Le samedi 1er juillet 2017 la Vierge « Nuestra Señora de los Reyes », sainte patronne d’El Hierro, est prête à partir en procession à travers toute l’île. Elle sera accompagnée des bergers avec le long bâton leur permettant de sauter par dessus les abîmes. Ermitage Nuestra Señora de los Reyes, El Hierro, Canaries. © Fundacion Nuestra Señora de los Reyes.
La masse de l’église Santa Maria (XVIIIe s.). L’église de Valverde, El Hierro, Canaries. Lors de chaque Badaja, c’est jusqu’ici de l’autre côté de l’île qu’est amenée en premier lieu, sur un lourd brancard porté à dos d’homme,  la vierge de l’ermitage de « Nuestra Señora de los Reyes ». © A. Pavageau, ENSAM/Club Jeunes IRD.

La religion, l’un des symboles de la tradition en Espagne, colle au pastoralisme et au cycle agraire. Elle se retrouve aussi vivante dans la corporation des petits pêcheurs côtiers qui se sont mis sous la protection de la patronne de l’île « Nuestra Señora de Los Reyes »  –  n’empêchant pas leur caractère combatif afin de défendre ce modèle de la pêche aux Canaries (en espagnol). Ces pêcheurs traditionnels exportent, signe de leur modernité et de leur intégration dans le monde qui est pour l’essentiel – il faut le souligner – un espace maritime, environ 90% de leurs prises.

Bateau de pêche traditionnel, Cofradía de Pescadores de La Restinga de El Pinar, Port de La Restinga, El Hierro, Canaries. © A. Gioda, IRD.

La société d’El Hierro est cimentée entre autres par l’isolement et par la religion. Cette cohésion lui donne la force d’emprunter, de manière durable, des voies originales de développement en s’affranchissant du regard, souvent uniquement critique, des autres et donc du cadre dominant. Le caractère exceptionnel de la fête de la Bajada est aussi l’occasion de rappeler l’importance historique de l’eau sur l’île aride d’El Hierro, un préalable qui facilita l’implantation de la centrale hydro-éolienne.

Une zone ventée et aride de pacage des chèvres a été choisie pour implanter le parc éolien. Hauteurs de Valverde, El Hierro, Canaries. Cliché : A. Pavageau, ENSAM/Club Jeunes IRD.

La photographie mise en avant, une danse pastorale,  a été prise lors de la fête votive d’El Pinar. Fiesta de la Cruz, El Hierro, le 3 mai 2016. © M. Tapiau, IRD.

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