Lunel et Posquières en Languedoc : Kabbale, climat et Moshe Idel

Loin de moi, l’idée d’écrire sur le judaïsme ou les religions – car j’en suis bien sûr incapable – mais des réflexions en partie régionales et climatologiques grâce à l’actualité : l’édition fin 2016 chez Adelphi de l’ouvrage de Moshe Idel « Il male primordiale nella Qabbalah » (traduit en italien de l’hébreu par Fabrizio Lelli).

Première de couverture du dernier ouvrage de 2016 de Moshe Idel publié en italien chez Adelphi.
Première de couverture du dernier ouvrage de 2016 de Moshe Idel publié en italien chez Adelphi.
Moshe Idel, historien et philosophe israélien de l’Université Hébraïque de Jérusalem, à sa table de travail. ©Shalom Hartman Institute.

 Qu’est la Kabbale, selon la définition de Wikipedia ? Une tradition ésotérique du judaïsme ou bien « la science des secrets » de cette religion du Livre. Toutefois, dans cette présentation, on y lit aussi la grande place prise dans l’élaboration de la Kabbale par des penseurs juifs issus des communautés des villes de Lunel (dans l’Hérault) et Posquières, plutôt définie tel un bourg, l’ancien nom de la cité de Vauvert (dans le Gard). Cela se plaçait en Languedoc et en Provence au temps de la convivance, aux XIIe et XIIIe siècles : les Juifs arrivèrent à constituer le tiers des 1 200 habitants du bourg de Posquières soit une communauté estimée à environ 400 personnes. A la fin du XIIe siècle, les Juifs du Languedoc, de Provence et du comté de Toulouse connaissent un sort enviable. La vie intellectuelle est brillante. Raymond VI de Toulouse confie des charges importantes aux Juifs. Il laisse la liberté religieuse y compris le catharisme se développer dans ses possessions et chez ses alliés dont les seigneurs de Lunel, la famille des Gaucelm. Des témoignages de la présence juive, nichés dans les vieilles pierres des villes qui m’entourent, témoignent de leur activité.

Porte Saint Louis du XIIIe s. proche de la rue des Juifs. Ancienne ville de Posquières en Languedoc, l'actuelle Vauvert dans le Gard. ©A. Gioda, IRD.
Porte Saint Louis des XIIe-XIIIe siècles communiquant avec la rue des Juifs. Ancien bourg de Posquières inclus dans la partie haute de la ville de Vauvert, Gard. ©A. Gioda, IRD.
Plaque de la rue des Juifs de l'ancienne ville de Posquières en Languedocq. Partie haute de la l'actuelle Vauvert dans le Gard. ©A. Gioda, IRD.
Plaque de la rue des Juifs de l’ancien bourg de Posquières. Partie haute de l’actuelle ville de Vauvert, Gard. ©A. Gioda, IRD.
Haut de la rue des Juifs de l'ancienne ville de Posquières en Languedoc. Partie perchée de la l'actuelle Vauvert dans le Gard. ©A. Gioda, IRD.
Haut de la rue des Juifs de l’ancien bourg de Posquières. Partie perchée de la l’actuelle ville de Vauvert, Gard. ©A. Gioda, IRD.
Rue des Bonnets Carrés, prolongation de celle des Juifs de l'ancienne ville de Posquières. Les docteurs juifs portaient un bonnet carré, la marque de toute autorité religieuse, judiciaire et académique. Partie haute de l'actuelle Vauvert, Gard. ©A. Gioda, IRD.
Rue des Bonnets Carrés, prolongation de celle des Juifs de l’ancien bourg de Posquières. Les docteurs juifs portaient un bonnet carré, la marque de toute autorité religieuse, judiciaire et académique. Au Moyen Age, tous les hommes juifs portaient le chapeau pointu. Partie haute de l’actuelle ville de Vauvert, Gard. ©A. Gioda, IRD.
Un bonnet carré au temps de Charles Quint. L'avocat de la cause juive Yosselmann (1478-1551). Illustration ancienne choisie par Selma Stern pour l'éditeur La Nuée Bleue, 2008.
Un « bonnet carré » et un « chapeau pointu », le grand avocat de la cause juive Rabbi Yosselmann ou Yossel de Rosheim (1480 ?-1554), sur la couverture du livre de Selma Stern. © Ed. La Nuée Bleue, Strasbourg, 2008.
Rue Zig-zag, une rue en zigzag au dessin médiéval, traverse de la rue des Juifs. Ancienne ville de Posquières en Languedoc. Partie haute de la l'actuelle Vauvert dans le Gard. ©A. Gioda, IRD.
Rue Zig Zag, une rue en zigzag au dessin médiéval et une traverse de la rue des Juifs. Ancien bourg de Posquières, partie haute de l’actuelle ville de Vauvert, Gard. ©A. Gioda, IRD.
C’était avant et aussi hélas pendant que les rois de France Louis IX (Saint Louis) et son fils Philippe III (dit le Hardi pour le fort) stigmatisent les gens du judaïsme par le port obligatoire de la rouelle en 1269 (demandée certes antérieurement en 1215 par le pape Innocent III, celui de la Croisade des Albigeois prêchée contre les Cathares dès 1207-08). Un autodafé ou mieux dit un brûlement du Talmud advint à Paris dès 1242 sur la sinistre place de Grève.  Plus précisément ce furent vingt-quatre charretées remplies d’ouvrages talmudiques qui furent données aux flammes. Tout proche de Posquières et de Lunel, Louis IX projeta la place-forte du port d’Aigues-Mortes dès 1240. Il en partit pour guerroyer contre les musulmans lors des VIIe et VIIIe Croisades, respectivement en 1248 et 1270, tandis que Philippe III fit de même  contre les Catalans notamment pour s’emparer la ville de Gérone (Croisade d’Aragon de 1284-85). Enfin, les Juifs furent chassés de France en 1306 par Philippe IV le Bel, fils du précédent. Entre-temps, Philippe IV avait annexé en 1295 l’ancienne baronnie de Lunel à son royaume, une fois éteinte la dynastie des Gaucelm, les seigneurs locaux protecteurs des Juifs.
Certes, il ne s’agit point, à mon niveau, de réécrire l’histoire (avec un grand H) mais d’évoquer une fenêtre de temps, les XIIe et XIIIe siècles, où tout fut possible en Languedoc et par conséquent le bourgeonnement des idées. Ceci nous intéresse au plus haut point en tant que que scientifique. De façon générale, cette époque d’épanouissement intellectuel correspondit à la fin de l’Optimum Climatique Médiéval (OCM), cela dit sans faire de déterminisme. En économie, l’OCM favorisa le boom du modèle des abbayes et une forte augmentation de l’offre et de la demande sans oublier l’accroissement de de la population en Europe. Selon Emmanuel Le Roy Ladurie, le Petit Age de Glaciaire (PAG) se mit en place au début du XIVe siècle, avant  1310, lors de la fin du règne de Philippe IV le Bel, marquée par les conflits violents avec les Templiers et le Pape, puis en France par la succession rapide des Rois Maudits (ses trois fils à la santé fragile).
Aux XIIe et XIIIe siècles à Posquières,  s’étaient succédé les Ben David, trois phares du judaïsme médiéval : Abraham Ben David dit aussi Rabad III de Posquières (né à Narbonne en 1125 dans un foyer intellectuel, passé par un autre centre important, celui de Lunel, et décédé à Posquières en 1198) ; puis son  fils qui est  considéré comme le maître de la Kabbale Isaac l’Aveugle (né et décédé à Posquières 1165-1235) ; et enfin le neveu du précédent, Asher ou Acher Ben David (né à Posquières dans le dernier tiers du XIIe siècle et disparu au milieu du XIIIe siècle).

Afin de percevoir cette époque florissante, un ouvrage régional est à conseiller dont voici une introduction colorée :  j’ai lu pour vous « Lunel, la Kabbale et l’Etoile » de Madeleine Ribot-Vinas.

Benjamin de Tudèle, qui s’y rend en 1166, raconte dans ses mémoires que la communauté juive de Lunel se composait de 300 membres dont certains fort aisés. A la fin du XIIIe siècle et selon un recensement, Lunel était devenue une ville de plus de 5 000 habitants avec la présence de 48 foyers juifs représentant près de 250 personnes.

Porte Sainte-Anne, la seule subsistante du Lunel médiéval. Les prisonniers à la peine du carcan étaient exposés à la porte, attachés au pilori. Vue de la vieille ville avec, sur la gauche de la porte, un fragment de l'enceinte et la tour des prisons. Lunel, Hérault. ©A. Gioda, IRD.
Porte Sainte-Anne, la seule ayant survécu du Lunel médiéval. Elle s’appuie sur un fragment des remparts. Vue de la vieille ville, prise de la rue Alphonse Ménard. Lunel, Hérault. ©A. Gioda, IRD.
Tour des prisons adjacente de la Porte Sainte-Anne (dont on voit la forme en bas à droite). Un fragment du Lunel médiéval car bâtie en utilisant le rempart de l'enceinte. Lunel, Hérault. ©A. Gioda, IRD.
Tour des prisons adjacente de la Porte Sainte-Anne (dont on voit la forme en bas à droite). Un fragment du Lunel médiéval car bâtie en utilisant le rempart de l’enceinte. Lunel, Hérault. ©A. Gioda, IRD.
La « dite » synagogue, l’Hôtel de Bernis, rue Emile Zola. L'Hôtel de Bernis donne aussi sur la rue Alphonse Ménard, Lunel. ©A. Gioda, IRD.
Détail de la « dite » synagogue ou l’Hôtel de Bernis, rue Emile Zola. Ce vaste Hôtel, construit sur l’emplacement de l’ancienne synagogue (fermée au plus tard en 1306), donne aussi sur la rue Alphonse Ménard où un pan de ses murs subsisterait. Lunel, Hérault. ©A. Gioda, IRD.
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« Totem » municipal, installé en 2007, célébrant le rayonnement des Juifs au Moyen Age en Languedoc. Les armoiries « d’azur au croissant renversé d’argent » des seigneurs locaux de Gaucelm, protecteurs des Juifs, sont devenues le blason de Lunel. Vieille ville, rue Alphonse Ménard, Lunel, Gard. A. Gioda, IRD.
Cet âge d’or se retrouve en Aragon et Catalogne ; les Juifs y connaissent également une situation relativement favorable. Ainsi, Alphonse II d’Aragon (1162-1196), grand admirateur de la poésie provençale, protégeait les savants, qui, à cette époque, étaient presque tous des Juifs. Mais là-bas aussi la situation de ces derniers devient plus difficile sous le long règne du contemporain de Louis  IX, le roi Jacques Ier d’Aragon (1208-1276), lui-même pourtant natif de Montpellier en Languedoc où les Juifs étaient nombreux.
Bannies du royaume de France en 1306, les communautés juives du Languedoc migrèrent progressivement pour part vers la Provence. Ensuite, cette dernière étant absorbée par la France en 1481, les Juifs se dirigèrent vers le Comtat Venaissin ; Carpentras et Avignon étaient des villes papales, hors de la juridiction française jusqu’à la Révolution, où les Juifs se fixèrent jusqu’à nos jours. Aussi après 1306, une autre partie de ces communautés juives du Languedoc migra vers la Catalogne (notamment à Gérone) qui devient un haut lieu des études de la Kabbale . Le roi Jacques II d’Aragon dit le Juste (1264-1327) facilita leur installation. Les communautés de Juifs en Catalogne y restèrent, malgré la dégradation progressive de leurs conditions de vie, jusqu’à leur expulsion d’Espagne en 1492. Une vie d’errance.
Toutefois, qu’est la Kabbale, selon Moshe Idel qui continue à l’Université de Jérusalem l’œuvre de Gershom Scholem ? La Kabbale est au cœur du judaïsme et non pas seulement une « tradition » (le sens littéral du mot selon le dictionnaire) ésotérique de celui-ci. La Kabbale est née des études du Talmud, le livre d’études de la Loi et le principal fondement de la religion juive, depuis la destruction du Temple, maintes et maintes fois travaillé par des générations d’érudits rabbiniques. Selon Idel dans la Kabbale, le mal est présent dès la création du monde et il coexiste avec le bien tout cela dans le cadre d’une religion monothéiste.  Le divin va extraire la lumière, comme si les ténèbres, ayant ici un rôle positif, la protégeait. Il est d’ailleurs significatif qu’un grand maître de la Kabbale ait vécu dans les ténèbres de la cécité tel  Isaac Bien Davis dit Isaac l’Aveugle, natif de Posquières. Cet aspect positif ou mieux dit nécessaire des ténèbres m’intéresse car j’ai beaucoup écrit en sciences sur le brouillard, apprécié « L’éloge de l’ombre » d’un grand écrivain japonais… sans être pour le moins du monde satanique.
Voici une critique (en italien) du dernier livre de Moshe Idel dans le journal de référence « La Repubblica » (un texte plus complet est disponible dans la version papier du 28/12/2016 à la page 31) et un résumé lapidaire est donné par Umberto Stradella, avocat… et blogueur amateur de livres, (toujours en italien)  : «  La speculazione verte sulla « subordinazione » o « anteriorità » del male rispetto al bene (o viceversa) nell’ambito di una religione non dualista ma monoteista. Il male è in Dio? « .  Mais peut-être vous ne savez pas lire l’italien ? Aucun problème parce que d’autres ouvrages de Moshe Idel sont disponibles en français chez de bons éditeurs  tel l’ouvrage introductif « Les Chemins de la Kabbale » publié par Albin Michel en 2000 et qui se trouve aussi en format électronique. En voici un court extrait :
« Il faut prendre en compte d’abord le fait que le XIIe siècle est celui d’une renaissance dans les milieux chrétiens. Cela inspire bien évidemment le monde juif. […] Enfin, il y a le fait que le Languedoc et la Provence sont des régions carrefours où circulent les voyageurs, les idées, les styles de vie, etc. » Moshe Idel.

 

Alain Teulade, gardien de la mémoire des juifs de Posquières (Vauvert) et chercheur de leurs rares traces. ©Vauvert Plus.
Alain Teulade, gardien de la mémoire des juifs de Posquières (Vauvert, Gard) et chercheur de leurs rares traces. ©A. Arias pour Vauvert Plus.

Bonne lecture et parler de cela, en période de fêtes religieuses en région Occitanie, m’a semblé naturel comme d’illustrer une convivance fusse-t-elle ancienne.

2 réflexions sur “ Lunel et Posquières en Languedoc : Kabbale, climat et Moshe Idel ”

    1. Merci beaucoup. La seule originalité est d’éclairer, grâce aux apports de l’histoire du climat, sous un jour un peu différent l’épanouissement de la culture hébraïque locale. Cette dernière avait bénéficié également de l’émigration des Juifs espagnols, en général fort cultivés, chassés par les persécutions et les conversions forcées de la fin du XIe siècle des Musulmans Almoravides, elles-même précédées par le massacre de Grenade du 30 décembre 1066 avec ses 4 000 victimes. Le résultat en fut le renforcement, au XIIe siècle, des communautés juives du Sud de la France y compris en Provence.

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